C'est demain, par la célébration du Mercredi des Cendres, que des centaines de millions de personnes de tous les horizons de la terre marqueront leur entrée en Carême. Par la réception des Cendres, par une journée de prière et de jeûne, beaucoup d'entre elles se mettront pendant 40 jours en route vers Pâques.

Mis à jour le 16 févr. 2010
Pierre Murray<br><br><i>L'auteur est curé de la paroisse Bienheureux François de Montmorency-Laval.</i> CYBERPRESSE

C'est demain, par la célébration du Mercredi des Cendres, que des centaines de millions de personnes de tous les horizons de la terre marqueront leur entrée en Carême. Par la réception des Cendres, par une journée de prière et de jeûne, beaucoup d'entre elles se mettront pendant 40 jours en route vers Pâques.

À l'évidence, ces mots et ces pratiques sont chargés de souvenirs et de sens qui ne sont pas pour tous des plus positifs, parfois avec raison. La prédication de l'Église d'ici n'a pas toujours été épanouissante à cet égard, il faut bien l'admettre. Aussi n'est-il pas étonnant que tant de gens s'en soient éloignés avec le temps. Mais est-il possible, en 2010, de voir dans ces «vieux» rites quelque chose de positif et de structurant pour notre vie? C'est le pari que je fais, à titre de croyant.

Qui ne se souvient de cette célèbre sentence dite au moment d'imposer les Cendres: «Tu es poussière et tu retourneras en poussière»? Prise au pied de la lettre et à première vue, cette formule n'a rien d'épanouissant et n'offre pas une perspective réconfortante pour notre aujourd'hui.

N'empêche que les Cendres nous rappellent la fragilité inhérente à notre condition humaine, illustrée ultimement par notre fin inéluctable: la mort. Il peut être tentant de repousser sous le tapis cette perspective, de profiter intensément de la vie au temps présent sans se poser de question quant à l'avenir: la mort et son mystère surgiront bien assez vite.

En ne regardant pas cette facette-là de la fin de notre vie et les questions qu'elle suscite, ne sommes-nous pas en train de nier ce qui fait que nous sommes humains? C'est-à-dire cette capacité qui nous distingue d'appréhender ce qui s'en vient, d'y réfléchir et d'adapter sa vie en conséquence du sens qu'on lui donne, individuellement et collectivement?

La lucidité et le respect de ce que nous sommes humainement nous commandent de regarder en face la réalité telle qu'elle est. En se rappelant ce vers quoi nous marchons, inéluctablement, ce sont toutes les autres facettes de notre existence qui sont mises en perspective et qui révèlent leur véritable prix.

Les chrétiens sont d'autant plus invités à considérer cette perspective que la mort, nous le savons depuis le matin de Pâques, n'a plus le dernier mot sur notre vie: ce dernier mot appartient au bonheur, à la joie, à la justice, à la paix, à la vie.

Cette conscience de notre destinée finale nous interpelle alors à redoubler d'ardeur dans l'ici et le maintenant afin que notre vie et notre monde se rapprochent chaque jour un peu plus de ce qui nous est promis, en y travaillant selon nos capacités.

Le jeûne peut bien sûr être compris de manière très terre-à-terre: se priver de nourriture. Mais plus profondément, il se veut un effort pour se détacher et se distancier des mille et une préoccupation de notre quotidien qui font en sorte parfois qu'on ne s'appartient plus à soi-même, que nous sommes à la traîne de tant d'impératifs qui nous sont imposés du dehors. Jeûner, cela peut aussi dire faire un effort pour se réapproprier ce que nous sommes, acquérir un peu plus de liberté face aux multiples sollicitations et attentes de notre culture ambiante.

Au-delà des formules toutes faites, la prière est d'abord et avant tout un temps offert à Dieu. Avec le recul et la perspective que nous donnent le jeûne et les Cendres, nous sommes invités à regarder ce qui fait notre vie sous le regard et l'amour de Dieu. Surtout pas dans une perspective bêtement morale qui suscite et nourrit une culpabilité malsaine, mais dans une perspective qui inaugure un dialogue intime inédit qui brise toute solitude et qui donne de l'élan. Car s'il est une personne sous le regard de laquelle nous ne sommes ni jugés ni condamnés, c'est bien le Dieu de l'Évangile, le Dieu de tous les retours et retournements possibles.

Bien plus qu'une morale, le christianisme et l'Église ont une vie spirituelle à nous offrir, qui s'exprime dans des pratiques et des attitudes qui structurent notre existence dans l'espérance. Cette spiritualité donne à qui l'accueille une perspective apaisante et interpellante tout à la fois. Pour que la vie de chacun soit plus libre, plus épanouie. Pour que le monde dans lequel nous vivons soit plus transparent de cette liberté et de cet épanouissement, au bénéfice des plus petits et des plus pauvres parmi nous.

S'engager sur cette route de Carême, c'est accueillir une liberté qui fonde notre bonheur, qui nous transforme progressivement pour le mieux et qui nous amène à faire une différence positive dans la vie des gens qui nous entourent. La vie qui jaillit du matin de Pâques nous y convie déjà.