Littérature, architecture, cinéma, arts visuels... Les sujets se prêtant aux «beaux livres» sont nombreux. En voici une sélection, qui ont en commun une facture visuelle léchée, mais qui plairont aussi aux lecteurs en quête de substance.

Publié le 10 déc. 2010
Josée Lapointe LA PRESSE

Le maître

Deux livres sur Alfred Hitchcock sont sur les tablettes en ce moment, tous deux truffés de photos d'archives inédites.

Pièces à conviction, d'abord, magnifique ouvrage grand public à l'approche plus traditionnelle, est divisé en quatre thèmes: Faux coupables et antihéros, Les héroïnes hitchcockiennes, Psychopathes et forcenés et La «Hitchcock Touch». La fille du grand cinéaste signe l'avant-propos de ce livre qu'elle considère comme l'hommage ultime et définitif à son père parce qu'y sont incluses des reproductions d'éléments à l'origine de son oeuvre, tels des croquis, des manuscrits ou des storyboards, qu'on peut sortir d'une pochette et manipuler.

N'empêche que c'est le deuxième ouvrage, Hitchcock au travail, publié par Les cahiers du cinéma, qui aborde le sujet sous un angle vraiment original. Plus technique, il explore film par film la méthode et la démarche du réalisateur. L'auteur de Vertigo est encore aujourd'hui une véritable référence du Septième art, et on comprend pourquoi, même si le livre s'adresse davantage aux spécialistes et aux étudiants en cinéma.

Hitchcock, pièces à conviction. Laurent Bouzereau. Éditions de La Martinière, 175 pages, 74,95 $.

Hitchcock au travail. Bill Krohn. Cahiers du cinéma, 288 pages, 49,95 $.

Portraits d'époque

C'est le genre de livre qu'on feuillette dans le désordre. Depuis 1994, le journal français Libération publie sur sa dernière page le portrait d'une personnalité: 3000 noms font maintenant partie de ce florilège.

Libé a eu la bonne idée d'en faire une sélection et de réunir en un seul bouquin 15 ans de portraits, de Gorbatchev à Reggiani, de Monica Lewinski à Jeanne Moreau, de Marie Trintignant à Johnny Depp. Il y a des stars, de parfaits inconnus qui vivent des situations extraordinaires, des écrivains, des architectes, des politiciens.

C'est parfois franco-français (la politique intérieure française y tient une large place), mais c'est surtout un formidable portrait personnalisé de l'actualité des 15 dernières années. Dans le même ordre d'idée, 100 photos du XXIe siècle porte bien son nom et montre les 10 dernières années par la lorgnette du photojournalisme. Chaque image est racontée par celui qui l'a prise et mise dans son contexte. Un très beau document sur l'état de la planète, où l'humanité domine.

Portraits Libé. La table ronde, 369 pages, 59,95 $.

100 photos du XXIe siècle. Marie-Monique Robin et David Charrasse. Éditions de La Martinière, 253 pages, 75,95 $.

Infatigable

Le photographe français Yann Arthus-Bertrand ratisse large avec deux livres complètement différents. Dans New York, une histoire d'architecture, les immeubles, parcs et lieux publics de la mégapole américaine sont photographiés de haut, puis commentés et décrits par l'historien de l'architecture John Tauranac. Un parcours grand format, dont l'objectif est de «révéler un nouveau visage» de New York, aux immenses images spectaculaires, parfois intrigantes, toujours magnifiques.

Pour Vu du ciel, Yann Arthus-Bertrand s'est inspiré de la série télé du même nom qu'il a animée en France. On y trouve encore sa touche dans ce projet à saveur écologique, avec de terribles photos aériennes des dégâts qui sont infligés à la planète.

Mais il y a aussi des portraits à hauteur d'homme de ces gens qui, par leurs actions, sauvent des petits morceaux de nature, toujours accompagnés de textes mettant en contexte leur travail. Édifiant et très instructif.

New York, une histoire d'architecture. Yann Arthus-Bertrand et John Tauranac. Éditions de La Martinière, 208 pages, 69,95 $.

Vu du ciel, quand des hommes s'engagent pour la nature. Yann Arthus-Bertrand. Éditions de La Martinière, 233 pages, 49,95 $.

Boris Vian à la Pléiade

De son vivant, Boris Vian n'a jamais connu la véritable reconnaissance comme écrivain. L'auteur de L'Écume des jours, mort il y a 51 ans, a pourtant créé en seulement 10 ans une oeuvre romanesque forte, originale et consistante. Elle a été réunie dans la Pléiade sous la direction de Marc Lapprand, épris depuis 20 ans du travail et de la vie du personnage Vian, et qui milite pour qu'on lui rende justice.

On retrouve donc dans ces deux volumes ses écrits de jeunesse, ses 10 romans - du premier, Vercoquin et le plancton, au dernier, L'arrache-coeur, ainsi que ceux publiés sous le nom de Vernon Sullivan- plus des scénarios, nouvelles, articles, et chroniques publiés au cours des années.

Le frénétique chanteur, trompettiste et polémiste, fils spirituel d'Alfred Jarry, aurait souffert d'être incompris de ses contemporains, même au faîte de sa notoriété. Son entrée au panthéon des auteurs consacrés par la prestigieuse collection la Pléiade n'est qu'un juste retour des choses.

Oeuvres romanesques complètes. Boris Vian. Gallimard, Vol 1: 1376 pages et Vol. 2: 1392 pages, 170 $.

Un homme d'influence

Le prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa a fait l'objet cet automne d'une exposition à la maison de l'Amérique latine à Paris.

Le livre La liberté et la vie en est issu, et fait un tour complet de l'auteur péruvien de 74 ans, homme d'action et intellectuel qui a vécu dans les plus grandes capitales et fréquenté les plus grands.

Après une biographie assez sommaire, on s'attaque à son univers littéraire en présentant les éditions annotées de ses auteurs favoris (Faulkner, Flaubert, Borges), sa correspondance avec les écrivains du boom latino-américain des années 60 (Cortazàr, Fuentes), une analyse de son oeuvre et des témoignages.

Son action politique et son travail de journaliste y sont présents, mais ils ne sont pas l'essentiel de ce livre axé sur la littérature et sur l'influence de Vargas Llosa. Les photos et les nombreux documents présentés lors de l'exposition y sont bien sûr reproduits.

Mario Vargas Llosa, La liberté et la vie. Gallimard, 155 pages, 59 $.

L'envers de San Antonio

La fille de Frédéric Dard rend dans cet ouvrage, à la fois journal personnel et scrapbook, un vibrant hommage à son père mort en juin 2000.

Joséphine Dard raconte sur un ton très personnel la vie et l'oeuvre du père de San Antonio, roi du jeu de mots, boulimique de l'écriture et provocateur.

Il n'y a évidemment aucune distance critique dans ce livre bourré de photos d'archives, de documents et de lettres manuscrites, fait aussi de témoignages de ceux qui l'ont connu et aimé.

On y raconte les dessous d'un épisode méconnu de son histoire - l'enlèvement de Joséphine lorsqu'elle avait 12 ans-, on se délecte des citations et de la prose de Frédéric Dard, mais surtout, on découvre l'envers de San Antonio, l'humanité d'un homme profondément attaché à sa famille et à ses amis, qui n'a jamais eu peur de dire «Je t'aime» à ceux qui l'entouraient.

Frédéric Dard, mon père. Joséphine Dard. Éditions Michel Lafon, 192 pages, 59,95 $.

Le feu follet

Icône du XXe siècle, Françoise Sagan fait l'objet d'un beau portrait signé Geneviève Moll. Les photos d'archives sont nombreuses et le name dropping inévitable - l'auteure de Bonjour Tristesse a en effet fréquenté les grands de ce monde, de Tennessee Williams à François Mitterand.

La vie de «l'adorable petit monstre», vécue à toute vitesse, y est bien sûr racontée en détail. Tout y est: le génie, la passion, la démesure, le déclin, mais ce n'est pas exempt de clichés - l'expression «sur le fil du rasoir» revient un peu trop souvent et trahit une ligne éditoriale convenue.

L'intérêt du livre réside beaucoup dans la mise en perspective servie par de nombreuses petites capsules sur l'époque dont il est question - le paysage littéraire en 1954 ou la lutte pour le droit à l'avortement en 1971, par exemple - et de courts portraits de personnes qui ont compté dans la vie de Sagan, telles Brigitte Bardot, son frère Jacques Quoirez ou Juliette Gréco.

Françoise Sagan. Geneviève Moll. Éditions de La Martinière, 144 pages, 59,95 $.

Haïti naïf

Il y a de ces livres qui touchent et qui émeuvent: Haïti mon pays en fait partie. Y sont réunis des poèmes d'écoliers haïtiens magnifiquement illustrés par le Québécois Rogé.

Comme le précise Dany Laferrière dans la préface, ces poèmes ont été écrits avant le tremblement de terre qui a secoué le pays l'an dernier, et les poètes en herbe vivent dans une région de l'île relativement épargnée par le mauvais sort.

Le résultat est naïf, profond et jamais misérable. On y sent l'empreinte de la nature et de sa beauté, mais aussi une espèce de nostalgie rêveuse qui ressort du regard mélancolique et du sourire un peu retenu des «portraits haïtiens» de Rogé.

Les droits d'auteur du livre seront remis à la fondation du Renouveau Pédagogique de Camp-Perin, situé dans le sud-ouest d'Haïti, où vivent près de 8000 enfants. Un projet beau et bon mené par les Éditions de la Bagnole.

Haïti mon pays. Les éditions de la Bagnole, 40 pages, 24,95 $.

Une oeuvre d'art

«Qu'y a-t-il ici, aujourd'hui qui m'interdise d'être un arbre?» Ouvrage à l'aura de mystère, Exile se laisse déguster lentement. Sur des textes impressionnistes de Gilles Vigneault, les photos en noir et blanc de Geraldo Pace, sous des allures austères, dégagent une inquiétante beauté.

Tous ces arbres dénudés, ces rochers, ces branches tendues vers le ciel, ces lacs et ces barrages de castors des Laurentides forment des compositions parfaites d'ombre et de lumière, imprégnées de solitude.

Il y a pourtant une grande humanité qui se dégage de ces clichés uniques, pris pendant une période de deux ans dans les montagnes de Saint-Sauveur-des-Monts, où habite Gerlado Pace.

Gilles Vigneault l'a bien saisi en «personnalisant», en quelque sorte, les arbres de la forêt laurentienne dans 30 courts poèmes où les destins se croisent et se répondent. Une véritable oeuvre d'art.

Exile. Gilles Vigneault et Geraldo Pace. Éditions Hachette, 162 pages, 120 $.

L'art à petit prix

Alors que l'exposition sur Otto Dix tire à sa fin au Musée des beaux-arts de Montréal, et que son catalogue (en français) n'est plus disponible, les amateurs peuvent se rabattre sur un livre publié par Taschen et vendu à prix d'ami (18,95 $).

La vie et l'oeuvre du peintre allemand y sont présentées, et toutes les périodes sont couvertes, bien illustrées et bien documentées.

On n'y retrouve pas, malheureusement, certaines pièces maîtresses de l'expo du MBAM, particulièrement le fameux Portrait de l'avocat Hugo Simons.

Mais ses tableaux d'êtres difformes et monstrueux, qui dépeignent la vie et la guerre dans toute son horreur, montrent bien l'imaginaire torturé d'Otto Dix et sont un bon aperçu de son travail.

Dans la même collection, et toujours à petit prix: Rockwell, Bacon, Caravage et Hiroshige.

Otto Dix. Éditions Taschen, 216 pages, 18,95 $.