(Cetinje) Des orthodoxes monténégrins de deux Églises rivales ont célébré la veille de Noël chacun de leur côté lundi, dans un climat de tensions exacerbées par une loi controversée qui envenime les relations avec la Serbie voisine.

Olivera NIKOLIC
Agence France-Presse

Les deux groupes de fidèles se sont rassemblés dans le calme à Cetinje, l’ancienne cité royale du petit pays des Balkans, à l’occasion du rituel du « badnjak », durant lequel sont brûlées des branches de chêne.

D’importantes forces de police avaient été déployées pour éviter tout incident entre les 1500 fidèles ayant participé aux deux cérémonies, selon une correspondante de l’AFP.

D’un côté, les fidèles de l’Église orthodoxe serbe (SPC), principale institution religieuse de ce pays de 620 000 habitants. Parmi eux, l’ambassadeur de Serbie au Monténégro.

De l’autre, à une centaine de mètres de distance, les adeptes de la petite Église du Monténégro, non reconnue par le monde orthodoxe.

PHOTO SAVO PRELEVIC, AFP

La rivalité entre les deux Églises dure depuis des décennies, mais les tensions ont monté d’un cran avec l’adoption fin décembre d’une loi sur la liberté de religion.

Le sujet déborde de la sphère religieuse et touche à la question de l’identité nationale du Monténégro et ses relations complexes avec la Serbie, avec laquelle il fut uni pendant près de 90 ans.

Le texte prévoit la nationalisation des biens dont les communautés religieuses ne peuvent prouver qu’ils leur appartenaient avant 1918. À cette date, le Monténégro avait perdu son indépendance et été intégré au royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

« Spoliations »

L’Église orthodoxe serbe, propriétaire de centaines d’églises et de monastères sis sur des terrains de valeur, accuse le Monténégro de vouloir la « spolier ».

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Les Serbes sont « forcés de combattre dans la rue pour la préservation de leurs choses sacrées », se lamentait Ivan Ivanovic, un enseignant de 41 ans fidèle de la SPC.

L’Église orthodoxe serbe accuse aussi le président Milo Djukanovic, l’homme fort depuis 1991 de vouloir donner un coup de pouce à l’Église monténégrine qui tente une « renaissance » depuis 1993.

Il n’existe aucune estimation officielle du nombre d’édifices religieux tenus par l’Église monténégrine, qui se sert également de domiciles privés comme lieux de culte.

La loi a été adoptée après des débats houleux durant lesquels des députés d’opposition proserbes ont été arrêtés pour vandalisme.

Depuis, des milliers de personnes manifestent dans le calme tous les soirs pour demander au gouvernement de la révoquer.

D’après les analystes, cette rivalité religieuse reflète aussi la guerre entre Milo Djukanovic, artisan de l’indépendance du Monténégro en 2006, et l’opposition pro-Serbe attachée à Belgrade.

La Serbie est accusée de se servir de la SPC pour se mêler des affaires intérieures du Monténégro, que les autorités ont arrimé à l’Occident quand la Serbie a elle conservé des liens rapprochés avec la Russie.

« Force d’opposition »

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La SPC s’était démarquée des autorités monténégrines quand il s’était agi de la reconnaissance de l’ancienne province serbe du Kosovo, et de l’entrée du Monténégro dans l’OTAN.

« L’Église orthodoxe est la force d’opposition la plus puissante à l’État et à ses orientations », constate Vesko Garcevic, professeur à Boston et ancien ambassadeur du Monténégro à l’OTAN.

La semaine dernière, les deux pays ont convoqué leurs représentants respectifs lorsque des supporteurs de football serbes ont mis le feu au drapeau monténégrin devant l’ambassade de Podgorica à Belgrade.

« Une fois de plus, le Monténégro fait face au défi de la défense de son indépendance et de la liberté », avait réagi le premier ministre monténégrin Dusko Markovic.

« Les lieux saints n’appartiennent pas […] au gouvernement monténégrin », a martelé le président serbe Aleksandar Vucic qui a renoncé à visiter à Noël les orthodoxes du Monténégro. « Ils appartiennent au peuple et à l’Église serbes ».

Environ un tiers des habitants du Monténégro s’identifient comme Serbes.

Nikola Radunovic, habitant de Cetinje de 46 ans, prône la réconciliation.

« Je suis horrifié par les tensions », dit cet ingénieur qui est également le chanteur d’un groupe de pop-rock très populaire au Monténégro. « J’espère cependant qu’il y aura des gens normaux pour gérer les choses normalement, sans armes. On a eu assez de ça dans la région ces dernières décennies ».