Après s’être figé aux premiers jours de la pandémie, l’Homo bricolus s’est rabattu sur son nid dès le mois suivant pour ne plus déposer sa scie ronde. Malgré la flambée des prix et la pénurie de matériaux, l’intention de rénover est toujours aussi vive chez les consommateurs, ce à quoi un entrepreneur général répond : « Attachez votre tuque ! »

Publié le 15 février
Isabelle Morin
Isabelle Morin La Presse

À l’été 2020, Stéphane Gonnard et Mélissa Davies ont vendu leur condo en quelques jours pour acheter une unifamiliale avec un rez-de-chaussée à rénover. À Noël, le projet s’est mis en branle. Bouche-à-oreille et coup de chance, l’entrepreneure ciblée était disponible en mai suivant. En deux semaines — le temps d’évaluer d’autres devis —, son carnet de commandes s’était rempli jusqu’à la mi-août.

« Au début des rénovations, les délais ont été bien respectés, mais par la suite, la gestionnaire n’avait plus de contrôle sur la situation, observe Stéphane Gonnard, sans toutefois porter d’accusations. La disponibilité des matériaux était un enjeu. » La livraison des fenêtres initialement choisies s’étirait jusqu’en 2022. Des portes d’intérieur sont rentrées deux mois plus tard et des électroménagers, commandés d’avance, pour prévoir le coup, étaient toujours indisponibles après un an.

  • Le séjour est ouvert sur la cuisine.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Le séjour est ouvert sur la cuisine.

  • La cuisine rénovée est lumineuse.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    La cuisine rénovée est lumineuse.

  • Les nombreuses fenêtres permettent une vue panoramique sur l’extérieur.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Les nombreuses fenêtres permettent une vue panoramique sur l’extérieur.

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L’appartement, loué au départ du 9 août au 15 septembre pour la durée des travaux, a pu être occupé un mois de plus. « Ensuite, comme ce n’était toujours pas prêt, on a décidé de vivre dans le sous-sol avec nos ados jusqu’à la mi-décembre pour économiser sur les coûts. » Dans les conditions du marché, le couple n’a pas tenté de négocier, dit-il, mais a plutôt révisé ses choix. « À un moment, j’ai été un peu trop pressant. Je me suis fait répondre que si je n’étais pas content, on pouvait tout arrêter. En tant que client, on marche sur des œufs. »

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Stéphane Gonnard et Mélissa Davies dans leur maison de Rosemont–La Petite-Patrie

Une industrie sur le qui-vive

La pandémie a chamboulé les cycles habituels du marché et fait exploser la demande pour les matériaux et fournitures de rénovation ou de construction, révèle Richard Darveau, président de l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction (AQMAT).

Normalement, chez les quincailliers, notre période forte se situe entre avril et juin. La folie furieuse s’est maintenue jusqu’aux neiges. Ç’a été une razzia.

Richard Darveau, président de l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction

L’industrie peine, depuis, à renflouer ses tablettes. Du jamais vu.

Une combinaison de facteurs expliquerait ce bouillonnement : d’abord, l’envie d’améliorer son chez-soi où l’on passe beaucoup de temps, mais aussi une plus grande disponibilité pour le faire et un budget de loisirs et de vacances redirigé, pour certains, vers la rénovation. Ajoutez à ce mélange des taux d’intérêt à un niveau historique. Incorporez d’autres impondérables : les retards accumulés sur les chantiers durant les confinements, des enjeux de transport de la marchandise, une main-d’œuvre diminuée en raison de la COVID-19, des usines paralysées ou mobilisées par la fabrication de produits sanitaires et des catastrophes de l’ordre de celles qui ont notamment touché l’industrie du bois d’œuvre. Brassez le tout et vous obtenez un parfait décalage entre l’offre et la demande.

Personne n’échappe à cette nouvelle réalité, pas même les géants de l’industrie. Plusieurs produits s’affichent non disponibles jusqu’à une date indéterminée chez IKEA, notamment dans les fournitures de cuisine et les matelas, et ce, « malgré des mesures extraordinaires prises par l’entreprise, comme l’achat de ses propres conteneurs et la réservation d’espaces de cargaison sur des navires, affirme la porte-parole d’IKEA Canada, Lisa Huie. La perturbation ininterrompue de la chaîne d’approvisionnement, la congestion des ports et une demande inégalée dans l’histoire de la marque ont créé un déséquilibre qui persiste ». Dans les circonstances, le client est invité à faire preuve de patience.

Le gros bout du bâton

« Chaque jour, je reçois au moins un courriel ou un téléphone pour avoir soit une maison neuve, soit un agrandissement ou une rénovation », affirme le constructeur Pierre Boivin, dont les chantiers pour des maisons haut de gamme s’étendent de la Montérégie aux Cantons-de-l’Est. « Depuis la pandémie, c’est la folie. Avant, j’avais un carnet de commandes de six à neuf mois. Maintenant, on parle de deux ans. »

Les coûts de réalisation de ses projets tournent autour de 400 $ et plus le pied carré, soit plus du double d’il y a 10 ans. Les budgets des clients, constate-t-il, sont de plus en plus gros. « Ça roule à plein régime. Il faut le dire : la pandémie a profité énormément à l’industrie de la construction. Sans vouloir sembler baveux, je choisis mes clients et mes projets. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Boivin, fondateur et président de Constructions Boivin

Les clients ne me parlent même plus d’argent. La question, c’est rendu : quand ?

Pierre Boivin, fondateur et président de Boivin Construction

Les chiffres d’affaires augmentent, certes, mais non sans un exercice de jonglage pour composer avec les pénuries, les délais de livraison, les budgets et le manque de main-d’œuvre. « J’ai recruté beaucoup d’employés, mais je pourrais en engager 25 autres demain matin, évalue Pierre Boivin. Et pour les matériaux, on travaille beaucoup en amont. Avant on le faisait just in time [juste à temps], maintenant, c’est just in case [au cas où] ! Je préfère réserver pour 1 million de matériaux que d’en manquer. » Tout le monde ne peut toutefois se le permettre, convient-il.

L’entrepreneur général et fondateur de Point Carré David Tiedje roule avec une équipe de trois employés. Il faut compter deux ans pour réserver ses services. « On vit une grosse perte de contrôle sur les budgets et les échéances. Un projet qui prenait 8 mois auparavant en prend maintenant 14. Pour ma situation familiale et pour m’en mettre moins sur les épaules, j’ai choisi de prendre moins de clients, mais d’être en mesure de livrer. »

Patience, prévoyance et adaptabilité

Dans l’état de la situation, « patience » est le mot à retenir. « Prévoyance » et « adaptabilité » suivent de près.

Trois entrepreneurs sur quatre affirment avoir besoin de recruter, selon l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ). Des mesures incitatives entreprises pour renflouer le bassin d’artisans portent graduellement leurs fruits, mais les besoins ne seront pas apaisés à court terme. Il faut réserver ses équipes longtemps d’avance, conseille le président de l’APCHQ, Paul Cardinal. Les artisans de l’industrie sont par ailleurs dans le siège du conducteur : les contrats fermés pour les budgets, autant que pour les échéanciers, ne sont pas dans l’air du temps.

Pour les matériaux et fournitures, s’y prendre en amont est évidemment une stratégie gagnante. Le printemps pourrait réchauffer davantage la demande, selon l’AQMAT. Il faut aussi s’attendre à être flexible en cours de route : si une entreprise offre normalement un choix de dix couleurs, il est possible qu’elle n’en ait plus que quatre. Si on s’en tient à ses choix initiaux, il faudra prendre son mal en patience.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Si la demande se maintient, les prix du béton, du bois, du ciment et des métaux pourraient demeurer problématiques, comme c’est le cas pour toutes les ressources naturelles, qui sont soumises à des limites, selon Richard Darveau, président de l’AQMAT.

Les coûts des matériaux ont connu une hausse de 10 % chaque année depuis le début de la pandémie, pour atteindre 20 % de plus en 2021. « Cette année, on peut s’attendre à ce que les prix redescendent à 10 % de plus qu’avant la pandémie, estime Richard Darveau. Reviendront-ils comme avant ? Je ne miserais pas sur cette éventualité », répond-il. Avec la hausse à prévoir du côté des taux d’intérêt, on risque par ailleurs de perdre d’un côté ce qu’on tente d’aller chercher de l’autre, estime Paul Cardinal, de l’APCHQ.

Pour ceux qui attendent le parfait moment : nul ne peut prévoir l’avenir. « Mais l’industrie est mieux vaccinée pour faire face à une nouvelle réalité et s’adapte. Avec le temps, on peut aussi penser qu’on apprendra à mieux vivre avec cette pandémie et l’idée de rénover deviendra une activité parmi d’autres, projette le président de l’AQMAT. Le prix des matériaux, les enjeux de main-d’œuvre… tout ça devrait se stabiliser dans les prochaines années. Mais voudra-t-on attendre jusque-là pour concrétiser ses projets ? Si oui, un petit coup de peinture est parfois utile pour changer le mal de place en patientant. »

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