On passe souvent à proximité des chantiers sans trop comprendre ce qui s’y passe. Au cours des prochaines semaines, La Presse lèvera le voile sur les métiers méconnus de la construction. Aujourd’hui : la démolition.

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

Démolir. Le genre de travail qu’on croit être d’une exaltante simplicité. Mais il en va tout autrement. Surtout quand vient le temps de démolir des bâtiments contaminés. Le pavillon Rolland-Gratton, à Laval, fermé en décembre 2015, est sur le point d’être démoli par l’équipe d’AM Démolition. Toutefois, les analyses préalables obligatoires ont déterminé qu’il y avait présence d’amiante, un produit qui doit être entièrement enlevé avant la démolition.

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Un membre de l’équipe d’AM Démolition à l’œuvre au pavillon Rolland-Gratton, à Laval, le 7 octobre

« On peut trouver de l’amiante partout : dans le gypse, le ciment à joint, les planchers, les enduits de silicone, nous a montré Rémy Maltais, président d’AM Démolition, en nous faisant visiter les lieux. Il y a une dizaine d’années encore, on faisait régulièrement de la démolition sans rapport de présence d’amiante. Aujourd’hui, c’est obligatoire, je ne fais pas de jobs si je n’ai pas le rapport en mains. »

« Combien de bâtisses on a démolies où il y avait de l’amiante ? Je ne sais pas trop, a enchaîné en réfléchissant le jeune entrepreneur de 35 ans. Mais mon oncle et un gars qui travaille encore pour nous souffrent d’amiantose… C’est quand des proches sont touchés par la maladie que tu t’aperçois que c’est grave, l’amiante… »

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Aujourd’hui, plusieurs travailleurs du secteur de la démolition portent le masque en permanence lorsqu’ils sont sur des chantiers.

Le chantier est donc soigneusement scellé pour qu’on puisse ensuite y installer de puissants ventilateurs qui vont maintenir une pression négative permettant de filtrer la poussière d’amiante, en plus de la forcer à se déposer sur les surfaces préalablement enduites de colle spéciale. « Il existe trois niveaux de contamination, évalués selon le niveau de risque, nous a expliqué Rémy Maltais, qui a récemment pris les rênes de l’entreprise familiale fondée par son grand-père Albert en 1973. Ici, c’est du risque élevé ; dans les zones de décontamination, les ouvriers enfilent une combinaison étanche et travaillent avec des masques complets munis de ventilateurs à pile. Chaque fois qu’ils sortent du chantier, ils doivent passer par une douche de décontamination. » D’ailleurs, le bâtiment et le sas de sortie de la douche sont analysés tous les jours par des experts indépendants pour s’assurer que le taux d’amiante dans l’air est nul.

Pas toujours simple de démolir

Décontaminer la vieille école devrait prendre environ un mois. La démolition, elle, devrait se faire en moins d’une semaine, ce qui explique le fait que la décontamination coûte au moins deux fois plus cher qu’une démolition standard. Quant à une résidence, il faut généralement moins de deux jours de travail. Quand les conditions sont idéales, bien entendu : « Parfois, un petit projet peut être très difficile, nous a expliqué Rémy Maltais. Je me souviens d’une maison en coin rue Jean-Talon, à Montréal. C’était complexe au point où mes gars n’ont pas voulu la faire. C’était collé sur les trottoirs, il y avait des fils électriques. J’ai pris les commandes de la pelle, mais l’édifice tanguait chaque fois que je coupais une poutre. J’étais en dessous, c’était un peu inquiétant ! »

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Durant l’étape de la démolition, l’arrosage est devenu systématique. « On arrose surtout pour rabaisser la poussière qui contient souvent de la silice, ce qui peut engendrer des problèmes pulmonaires », explique Rémy Maltais, président d’AM Démolition.

Les maisons en rangée représentent aussi de bons défis pour les démolisseurs, car leur machinerie n’a bien souvent pas accès à l’arrière des immeubles. « Il faut protéger les murs des maisons voisines, a dit M. Maltais. On va donc tirer le fond de la bâtisse avec des chaînes. Ou on travaille avec un mini-chargeur. C’est aussi le genre de machine utile quand les gens ne veulent pas que l’on abîme leur terrassement. » Dans les cas où l’espace est vraiment exigu, les démolisseurs les mieux équipés comptent maintenant sur des robots téléguidés pour les aider dans leur travail.

La machinerie est très importante, notamment pour débarrasser rapidement les matériaux des chantiers — AM Démolition en recycle une bonne partie, notamment les panneaux de polystyrène, le contreplaqué, le cuivre et les portes d’acier, qui sont particulièrement prisés. Mais il reste que l’essentiel du travail se fait à la main.

La démolition, c’est sur le terrain que ça s’apprend, et c’est dur.

Rémy Maltais, président d’AM Démolition

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Un travailleur d’AM Démolition couvre les vitres avec des bâches de protection pour rendre la pièce hermétique.

« Il ne faut pas avoir peur de se salir, ça prend quelqu’un qui n’a pas de problème avec la poussière, prévient Rémy Maltais. Je me souviens d’avoir coupé des fours à céramique de l’ancienne usine Crane de Pointe-Saint-Charles ; il y avait tellement de poussière qu’on se perdait dans l’usine ! Mais aujourd’hui, ce n’est plus ce que c’était, et les gars portent leurs masques en tout temps. Aussi, on arrose systématiquement, surtout pour rabaisser la poussière qui contient souvent de la silice, ce qui peut engendrer des problèmes pulmonaires. »

Rémy Maltais a aujourd’hui des responsabilités de gestion qui l’éloignent un peu des chantiers, mais pas question pour lui d’arrêter. « J’aime ça, travailler sur le terrain, a-t-il insisté. Chaque jour, ce n’est jamais le même travail. C’est pour ça que j’adore ça, et c’est pour ça que j’ai décidé de quitter l’école en secondaire 2, je voulais suivre les traces de mon père et de mon grand-père. Mon oncle a travaillé avec nous, mes sœurs s’occupent des affaires au bureau, c’est vraiment une histoire de famille. »

Les outils du démolisseur

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Scie alternative, barre de démolition, masques et marteau pneumatique font partie de l’arsenal du parfait démolisseur. 

En plus de la machinerie lourde — camions, pelles mécaniques, mini-excavatrices —, le démolisseur ne peut se passer de sa barre… de démolition ! Il en va de même pour le marteau pneumatique, la scie alternative et, bien sûr, les masques. « C’est difficile de démarrer son entreprise de démolition, explique Rémy Maltais, d’AM Démolition. Ça prend généralement de l’équipement coûteux, à part si tu choisis de te concentrer sur de petits contrats réalisés à la main. Mais les conditions ne sont pas géniales, tu travailles souvent dans des tours de bureaux, des centres commerciaux, et ça se fait bien souvent de nuit… »