Pour beaucoup, les chantiers immobiliers sont avant tout un moyen d’engranger des liasses de billets. Mais pour les administrateurs de l’OBNL Village Urbain, qui mène un projet de logements en cohabitat à Lachine, les priorités sont plutôt le tissage d’un lien social et l’abordabilité.

Publié le 25 janvier
Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

Le cohabitat, ce sont des ensembles résidentiels où chaque foyer dispose de son logement privé, autonome mais minimaliste, tout en jouissant d’un éventail de ressources gérées et mises en commun : cuisine collective, chambres d’amis communes, potager ou voiture partagée… Tout en restant dans la veine des coopératives, le projet s’en distingue subtilement par le fait qu’il accueille principalement des propriétaires, et ce, dans des logements abordables, sans constituer pour autant du logement social. Aussi, le cohabitat pousse plus loin l’étendue et l’implication dans la gestion des espaces communs.

Séduits par ce concept que l’on retrouve un peu partout dans le monde, Estelle Le Roux et Pascal Huynh, cofondateurs de Village Urbain, se sont étonnés de ne pas le voir fleurir davantage au Québec. Il y a certes Cohabitat Québec, un projet dans le même esprit né après un long chemin de croix, ainsi que diverses initiatives citoyennes plus ou moins abouties, mais auxquelles il manque une structure professionnelle solide.

« On s’est aperçus que beaucoup de gens sont intéressés, mais pour un groupe de citoyens, ce n’est pas évident à mener, parce que cela reste un projet immobilier : c’est complexe, long, ça demande des compétences et des capitaux importants », explique Estelle Le Roux, qui travaille en finance immobilière. « On s’est demandé comment on pouvait professionnaliser certains aspects du cohabitat », poursuit-elle. L’OBNL déleste ainsi les aspirants résidants des charges les plus lourdes, comme la recherche du terrain, le financement ou la conception de base, avant de leur laisser les rênes pour le choix des espaces communs et la gestion du milieu de vie, dans lesquels ils seront appelés à s’impliquer activement.

L’objectif numéro 1 est de créer du lien entre les gens. En partageant espaces et ressources, cela crée des occasions de rencontres. Ce mode de vie, plus abordable et écologique, séduit les gens attirés par une vie plus communautaire.

Estelle Le Roux, cofondatrice et directrice générale de Village Urbain

Après avoir décortiqué avec l’Université McGill ce qui a fait le succès de cohabitats à l’étranger, Village Urbain formulera des suggestions de valeurs sûres, comme une cuisine collective — un ingrédient visiblement toujours gagnant. Mme Le Roux évoque aussi des espaces de bureau partagés, potentiellement pertinents en temps de télétravail, des chambres pour invités à réserver, ou encore un atelier. « On pourrait proposer une ou deux autos électriques en partage. Et, comme le bord de l’eau n’est pas loin, pourquoi pas des kayaks ? », lance-t-elle.

Consultez le site de Village Urbain

Le défi de l’abordabilité

ILLUSTRATION SID LEE ARCHITECTURE, FOURNIE PAR VILLAGE URBAIN

Illustration de ce que pourrait avoir l’air un projet de type village urbain

À la différence de Cohabitat Québec, pour lequel un groupe de résidants s’était formé avant même la désignation d’un terrain (beaucoup ont quitté le bateau avant la mise à l’eau, laborieusement longue, mais finalement couronnée de succès), Village Urbain veut s’assurer que le projet soit coulé dans le béton avant de recruter des résidants. Chose pas encore faite, mais en bonne voie de l’être : l’offre d’achat pour un terrain à Lachine vient d’être acceptée et devrait s’officialiser en juin. Des ventes sur plan pourraient ensuite s’organiser dès la fin de 2022, et la construction pourrait démarrer au début de 2023. Sont prévus une quarantaine d’appartements, principalement dotés de deux ou trois chambres, pour attirer familles et jeunes retraités.

Autre distinction par rapport au projet de Québec, une place sera ménagée aux locataires, et les prix ne seront pas attelés à ceux, tourbillonnants, du marché. « Ce n’est pas du logement social, mais le projet se veut abordable, on veut sortir de la spéculation immobilière. Dans un contexte de forte hausse des prix du foncier et des coûts de construction, c’est un vrai défi, on essaie de trouver un compromis », constate la cofondatrice.

L’OBNL ne craint-il pas de devoir se muter en police pour faire respecter les règles de vie communautaires ? Il espère garantir l’harmonie notamment en amont, grâce à une sélection rigoureuse des candidats, et des explications claires sur leurs engagements et implications.

La gestion des lieux, c’est aussi un gros défi. On va équiper les gens pour faire face à de potentiels désaccords, offrir des ateliers de gouvernance, de communication non violente, afin de bâtir une structure pour éviter les conflits.

Estelle Le Roux, cofondatrice et directrice générale de Village Urbain

Une première séance d’information destinée au public est prévue à la mi-mars, suivie de l’organisation d’un groupe de discussion (focus group) en avril.

Parallèlement à l’ensemble résidentiel de Lachine, et même si ces projets sont moins avancés, Village Urbain lorgne Ahuntsic et Laval pour des espaces résidentiels similaires.

Plus prisé, mais marginal

PHOTO FOURNIE PAR GUILLAUME LESSARD

Guillaume Lessard, docteur en études urbaines à l’Université de Waterloo

Une formule gagnante ? Pour Guillaume Lessard, docteur en études urbaines à l’Université de Waterloo, cette formule de cohabitat s’inscrit dans la lignée des coopératives, pour lesquelles beaucoup d’exemples de réussite existent au Québec depuis plus d’un siècle. Plusieurs projets de coopératives de propriétaires ont d’ailleurs vu le jour au cours des dernières années, par exemple Havre des Pins, en Estrie.

Consultez le site des coopératives de propriétaires

« Ce type de projets va devenir de plus en plus populaire, estime-t-il. Avec la crise immobilière, la bulle spéculative qui gonfle depuis 20 ans et n’a jamais éclaté au Canada, c’est une des seules solutions, pour bien des gens, pour devenir propriétaires de façon abordable. »

À ses yeux, il s’agit effectivement d’un moyen efficace de créer du lien social grâce au partage des tâches et à la sélection des membres – à la condition que le développement du projet ne s’enlise pas dans une crise. Les initiatives de ce type se multiplieraient, mais resteraient tout de même marginales proportionnellement aux modes d’habitat courants.

« Tout le système, les règlements, les financements publics, les constructeurs et les promoteurs favorisent la maison unifamiliale et les tours de condos, qui resteront la norme dans les prochaines années. Mais le fait qu’il y ait des coopératives ou d’autres formes montre qu’il y a une recherche d’options de rechange et que ce modèle-là fonctionne », croit Guillaume Lessard.