Conquis par les généreux espaces naturels qu’offrent nos régions, de nombreux citadins ont décidé d’acquérir une résidence principale à la campagne ou de profiter de leur chalet quasiment à temps plein. De Gaspé à Saint-Donat en passant par Bromont, comment les municipalités gèrent-elles cette croissance et qu’envisagent-elles pour l’avenir ?

Emmanuelle Mozayan-Verschaeve
Emmanuelle Mozayan-Verschaeve Collaboration spéciale

« Ça fait plusieurs années qu’on évoque le principe d’occupation du territoire et il est en train de passer à la réalité, car la pandémie a accéléré ce phénomène de réappropriation des régions », remarque Daniel Côté, maire de Gaspé et président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ).

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Daniel Côté, maire de Gaspé et président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ)

Les zones excentrées comme la Gaspésie sont concernées par ce mouvement, mais beaucoup moins que les Laurentides ou l’Estrie. « On voit les gens passer d’un mode de vie urbain à un mode de vie rural, et c’est très positif pour le moment. Par contre, les communes doivent développer davantage d’infrastructures pour répondre aux besoins des nouveaux arrivants, ce qui implique des coûts importants. Il faut prendre le temps de le faire adéquatement en tenant compte de l’environnement », ajoute M. Côté.

Parfois dépassées par la demande, les municipalités se laissent tenter par n’importe quel concept immobilier. « C’est le rôle de la municipalité de ne pas acquiescer à toute forme de projet qui viendrait dénaturer l’espace », souligne le maire de Gaspé, ajoutant que le gouvernement du Québec a mis en place de nouvelles mesures incitatives pour amener les municipalités à favoriser la préservation du patrimoine.

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Gaspé a accueilli de nouveaux résidants depuis le début de la pandémie.

Enjeu majeur dans les métropoles, le verdissement ne fait pas toujours partie des exigences des mairies qui ont soif d’expansion et n’imposent pas de contraintes aux promoteurs. Pourtant, certaines agglomérations se sont bâties au travers d’un espace vert que les gens veulent préserver. Selon le président de l’UMQ, il est bon de faire des efforts dans ce sens en s’assurant de se développer tout en respectant l’existant.

Saint-Donat, parc naturel habité

  • La population de Saint-Donat est en pleine croissance, mais le maire, Joé Deslauriers, tient à préserver l’authenticité de sa municipalité en contrôlant les constructions et en créant des lieux communs verdoyants et attrayants, telle la place du village.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    La population de Saint-Donat est en pleine croissance, mais le maire, Joé Deslauriers, tient à préserver l’authenticité de sa municipalité en contrôlant les constructions et en créant des lieux communs verdoyants et attrayants, telle la place du village.

  • Activités nautiques, randonnées et farniente sur la plage : les loisirs de plein air ne manquent pas dans le Parc naturel habité Saint-Donat.

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    Activités nautiques, randonnées et farniente sur la plage : les loisirs de plein air ne manquent pas dans le Parc naturel habité Saint-Donat.

  • La planche à pagaie est populaire au Parc naturel habité Saint-Donat.

    PHOTO GUILLAUME MILETTE, FOURNIE PAR LA MUNICIPALITÉ DE SAINT-DONAT

    La planche à pagaie est populaire au Parc naturel habité Saint-Donat.

  • Randonnée en kayak au Parc naturel habité Saint-Donat

    PHOTO GUILLAUME MILETTE, FOURNIE PAR LA MUNICIPALITÉ DE SAINT-DONAT

    Randonnée en kayak au Parc naturel habité Saint-Donat

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Situé dans Lanaudière, le village de Saint-Donat a toujours vécu du tourisme. Sa population de 4159 résidants permanents triplait pendant les congés avant la pandémie. Aujourd’hui, outre les nouveaux arrivants, bon nombre de villégiateurs propriétaires de résidences secondaires y restent à temps plein, tout en étant administrativement domiciliés à Montréal.

« Nous sommes la première municipalité au Canada à avoir une marque enregistrée, qui est le Parc naturel habité », dit Joé Deslauriers, maire de Saint-Donat.

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Joé Deslauriers, maire de Saint-Donat

Nous avons un patrimoine naturel d’exception, et il faut trouver l’équilibre entre le développement accéléré, une croissance soutenue, puis la préservation et la quiétude du village.

Joé Deslauriers, maire de Saint-Donat

« Nous avons donc des règlements d’urbanisme en termes de PIA [plan d’intégration architecturale] », explique M. Deslauriers, qui exige des îlots de verdure et de la bio-rétention sur les stationnements et les nouveaux commerces.

« Les urbanistes chez nous mettent la pression nécessaire sur les promoteurs, et pas l’inverse », poursuit-il. Autre défi : la délinquance sur la route, les lacs et les nuisances sonores. Le maire a multiplié les équipes de sécurité pour y remédier. « C’est important de tout encadrer pour apprendre à vivre ensemble. On voit beaucoup de familles s’installer ici, et ça amène un petit goût de jeunesse. On a d’ailleurs développé un secondaire 3 [en partenariat avec le Centre de services scolaire des Laurentides] et créé une nouvelle garderie. »

Bromont : densifier le centre-ville

PHOTO MARIE-ÈVE DOYON, FOURNIE PAR LA VILLE DE BROMONT

Selon le maire Louis Villeneuve, on vit un peu comme dans un resort à l’année à Bromont. La Ville bénéficie des revenus du parc scientifique pour donner les services que demandent les Bromontois.

L’histoire de l’augmentation du nombre de résidants de Bromont ressemble à celle de Saint-Donat. Élu maire en 2017, Louis Villeneuve a adopté un plan d’urbanisme qui comprend un nombre maximal de portes à construire sur 15 ans. « À Bromont, ce ne sont pas les promoteurs qui dirigent la ville, c’est le conseil municipal. Ça devrait être comme ça partout, d’ailleurs. On a préservé plus de 800 acres de terrains, et ce n’est pas terminé », tient-il à préciser.

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Le maire de Bromont, Louis Villeneuve

Prendre son temps, faire payer les promoteurs pour créer des infrastructures aux nouveaux arrivants sans que les anciens n’aient rien à sortir de leur poche et ne plus ouvrir de rues dans les zones périurbaines comptent parmi ses initiatives. « On ne peut pas interdire les projets acceptés dans les années 2000 comme Arborescence [renommé Club des Cantons]. S’ils étaient présentés aujourd’hui, ils ne seraient pas autorisés, mais à l’époque, il était moins question de protection environnementale. Ce qui fait la richesse de Bromont, c’est sa nature, il faut donc la préserver. »

Les zones prioritaires de développement seront donc centralisées dans un noyau urbain afin de favoriser les déplacements à pied et à vélo vers tous les services, et la municipalité compte commencer un programme de transport collectif fin juillet.

« On fonctionne beaucoup par phases parce qu’il faut accueillir les gens de façon responsable en respectant notre capacité d’accueil. On préfère la densité de propriétés afin d’avoir accès au milieu naturel sans y toucher », informe Éric Sévigny, directeur général et de la sécurité civile.

Selon Louis Villeneuve, il est essentiel de conserver la qualité de vie de Bromont.

Si, à un moment donné, on se rend compte qu’on n’a plus la capacité d’accueillir au niveau des infrastructures, on pourra arrêter, mais on n’en est pas là.

Louis Villeneuve, maire de Bromont

Une conscience régionale

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Pour répondre aux besoins des nouveaux arrivants, les villes comme Gaspé (ci-dessus) doivent développer davantage d’infrastructures, ce qui implique des coûts importants.

Directrice générale et artistique de l’organisme Conscience urbaine, Fanie St-Michel réalise des projets en lien avec l’aménagement et la sécurité en milieu urbain depuis plus de 10 ans et y a adjoint un volet Conscience régionale en 2019.

PHOTO FOURNIE PAR FANIE ST-MICHEL

Fanie St-Michel, directrice générale et artistique de Conscience urbaine, accompagne la voix des citoyens auprès des villes et influence les uns et les autres pour le bien-être de tous.

« Il y a un gros enjeu dû à la COVID-19. J’ai moi-même un chalet depuis 15 ans à Bolton-Est et je vois de grosses maisons qui se construisent dans la montagne. C’est difficile pour les petites municipalités, parce qu’elles n’ont pas nécessairement mis des règlements en place. Je reviens de L’Isle-aux-Coudres, où il n’y a plus une seule propriété à vendre, et les gens qui viennent s’y installer font construire en exigeant une vue maximale sur le fleuve, alors ils coupent les arbres. On en a vu 100 abattus pour une seule maison. Les riverains déposent une plainte à la mairie qui répond qu’aucun règlement ne les en empêche », déplore Mme St-Michel.

Pour elle, ces petites municipalités se retrouvent dans un tourbillon de développement, voyant miroiter l’argent de ces promoteurs. « Il manque une vision, un plan directeur sur ces territoires. Les ventes flambent, les gens démolissent et ne gardent donc pas le patrimoine. » La mise en place de règlements d’urbanisme devient fondamentale, et les nouveaux citoyens doivent aussi apporter leur contribution. « C’est légitime que les gens qui achètent pour bâtir le fassent, mais je m’inquiète du manque de contrôle sur la coupe de végétaux. On a créé Conscience régionale pour instaurer un dialogue et des changements auprès des citoyens et des municipalités parce qu’il leur manque un accompagnement pour créer des lieux de vie agréables pour tous et respectueux de l’existant », affirme Fanie St-Michel, qui peut d’ailleurs être mandatée comme médiatrice.

Consultez le site de Conscience urbaine