« À vendre : maison en kit livrée à domicile par Amazon. »

Yvon Laprade Yvon Laprade
Collaboration spéciale

Non, il ne s’agit pas d’une petite annonce, mais bien d’une réalité qui commence à préoccuper les constructeurs de maisons préfabriquées.

Depuis un certain temps, le géant américain du commerce en ligne – dont la valeur de la marque s’établit à 315 milliards US – explore le marché de la construction résidentielle avec des propositions d’acquisition de « maisons à assembler » de toutes dimensions, à des prix variant de 19 000 $ à 69 000 $, et même au-delà.

Amazon tente de séduire ses clients potentiels en misant sur la « facilité » à assembler une maison en kit. Dans une de ses publicités, le géant de Seattle assure qu’on peut assembler une [petite maison] en deux ou trois jours en suivant les instructions dans le petit guide du parfait autoconstructeur après avoir pris livraison de palettes de matériaux de construction, incluant les clous et les vis.

L’offre va de la micromaison (tiny house) à la maison classique, avec deux ou trois chambres à coucher. 

PHOTO TIRÉE DU SITE D’AMAZON

Un exemple d’une petite maison à assembler offerte par Amazon : l’Allwood kit Cabine Getaway

« On ne les a pas encore vues au Québec, mais c’est sûr et certain que [tout ce qui a trait à Amazon], c’est un peu inquiétant », concède Dany Bonneville, à la tête des Industries Bonneville.

Il ajoute : « Ce qu’on sait, c’est qu’Amazon offre un kit standard pour les petites maisons. Pas certain que leur offre est personnalisée en fonction des besoins des clients. Tout le contraire de ce qu’on fait dans nos installations au Québec depuis quatre générations. »

Ce qui est injuste, c’est que nous, on paye nos taxes et nos impôts au Québec, et on donne du travail à 350 employés annuellement. Ce serait bien que les Québécois fassent le choix d’encourager les entreprises d’ici, et non pas des géants américains.

Dany Bonneville, coprésident des Industries Bonneville

Même son de cloche de la part du PDG du Groupe Pro-fab, Martin Roy. « C’est bien évident qu’ils [Amazon] peuvent causer une certaine distorsion dans notre marché si on n’y prête pas attention, avance-t-il. Il s’impose qu’on fasse des efforts supplémentaires pour proposer des solutions innovantes à nos clients, qui recherchent d’abord et avant tout des maisons personnalisées, et non pas des maisons pour un marché de masse, sans distinction, comme semble le proposer le modèle d’Amazon. »

Chose certaine, il dit « regarder de près » ce qui se passe au sud de la frontière. Sans pouvoir le confirmer, il croit qu’Amazon joue à la fois le rôle de distributeur et de « fabricant » de maisons prêtes à assembler, en faisant appel à une entreprise en démarrage dans ce type de produits.

PHOTO TIRÉE DU SITE D’AMAZON

Une maison plus grande offerte par Amazon : l’Allwood kit Cabine Eagle Point

La question est maintenant de savoir si le géant américain testera le marché québécois, « compte tenu des coûts de livraison », souligne Martin Roy.

« Actuellement, ils sont aux États-Unis, dit-il. Mais de là à venir livrer [à des centaines de kilomètres], avec la rigueur de notre climat, ce sera à voir dans le temps. »

Impossible, toutefois, d’en savoir davantage auprès du géant. « Il ne sera pas possible de procéder à une entrevue malheureusement », a fait savoir, dans un envoi courriel à La Presse, une conseillère de la firme de relations publiques National mandatée par Amazon.

Des comparables difficiles

« Pour le moment, on les voit davantage dans le marché des minimaisons, des genres de chalets trois saisons, qui ne résistent pas aux conditions climatiques rigoureuses de l’hiver québécois », indique Patrick Dumais, directeur du marketing et du développement des affaires chez Produits Boréal.

Il ajoute néanmoins : « On sait tous qu’Amazon est un [acteur] puissant qui a les moyens et le pouvoir de ratisser large. Malgré tout, je serais surpris que leur offre intéresse des clients qui souhaitent s’autoconstruire une vraie maison de plus de 50 000 $. »

Daniel Laprise, président fondateur de Maisons Laprise, est quant à lui « convaincu que ça va arriver tôt ou tard », et ce faisant, que « ça risque de perturber le marché québécois ».

C’est une menace, c’est certain. Selon moi, Amazon pourrait s’implanter plus facilement en région, où on retrouve de petits entrepreneurs qui n’ont pas de gros volumes, et qui ne sont pas tous très bien structurés.

Daniel Laprise, président fondateur de Maisons Laprise

Comment expliquer alors cet appétit du géant américain pour les projets de construction résidentielle ?

« Les maisons usinées sont de plus en plus populaires, et manifestement, il y a un marché en croissance, explique Daniel Laprise. Il y a 25 ans, les maisons préfab, c’était mal perçu. Plus maintenant. Tout est préfabriqué : les murs, les armoires de cuisine, les fermes de toit, les poutrelles de plancher. »

Et construire des maisons préfabriquées en usine permet de contourner les problèmes de main-d’œuvre, de plus en plus criants dans l’industrie de la construction, constate-t-il.

Pas si simple que ça…

Que ce soit pour une maison en prêt-à-assembler livrée par Amazon ou pour un projet d’autoconstruction, il y a une marche à suivre qu’il vaut mieux respecter à la lettre pour s’éviter des ennuis et une facture salée à la fin des travaux.

« Quand il s’agit d’autoconstruction, on recommande fortement à nos clients de prendre le temps de bien s’assurer [avant de cogner sur le premier clou] », précise Christopher Johnson, président et courtier en assurance chez AMR Multi-Risques.

Il insiste en outre sur l’importance de s’assurer bien avant de commencer les travaux, et non pas en cours de réalisation, et plus important encore : respecter les échéanciers.

« Si on se lance dans un projet d’autoconstruction, il faut savoir ce que ça comporte, côté assurances, ajoute-t-il. Les risques d’accidents et de blessures sont à considérer si on construit soi-même sa maison et qu’on sollicite l’aide d’amis et de membres de la famille pour monter les murs et faire la toiture. »

Ces mêmes autoconstructeurs doivent également savoir qu’ils ne peuvent pas faire tout, tout seuls, souligne de son côté Sylvain Lamothe, directeur des communications à la Régie du bâtiment du Québec.

Et si des clients québécois se font livrer des palettes de matériaux sur leur terrain, ils devront « faire appel à des entrepreneurs avec des licences en règle pour être conformes et pour tout réaliser de façon sécuritaire », insiste-t-il.

« La maison en kit [proposée par Amazon], ça semble être une coquille, qu’on assemble comme un jeu de LEGO, analyse-t-il. C’est une maison sans fenêtre, ni plomberie, ni électricité. C’est clair qu’elle devra être assemblée en tenant compte des exigences réglementaires. »

En résumé, l’autoconstructeur peut « monter des murs », mais on s’attend à ce qu’il confie les travaux plus spécialisés à des « professionnels ».