Certains y songeaient déjà vaguement, mais ont fini par être convaincus. D’autres l’avaient exclu, mais l’ont finalement intégré dans leurs plans. Visiblement, le confinement en a fait réfléchir plus d’un en ville, poussant des acheteurs urbains à considérer sérieusement l’option banlieusarde ou régionale. Ce qui pourrait apporter de l’eau supplémentaire au moulin immobilier des périphéries, qui fonctionnait déjà à bon régime.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

Même si les activités immobilières ont repris depuis peu, un nouveau type d’acheteur semble débarquer dans le décor : l’urbanus confinum fatiguare ; soit, en termes vulgarisés, le citadin confiné privé de cour qui commence à prêter l’oreille aux sirènes des banlieues. L’isolement n’est certes pas l’unique élément déclencheur de cette tendance (un tel exode s’observe déjà depuis plusieurs années, et fut particulièrement saillant en 2019), mais il semble ajouter du poids dans la balance.

« Beaucoup de gens ont trouvé ça dur d’être à l’intérieur, plusieurs clients me le disent. Certaines personnes de Montréal, ou d’autres vivants en condo sur la Rive-Sud, veulent plus d’espace et cherchent un terrain, une cour », rapporte Micheline Lapierre, copropriétaire de l’agence Garcia & Lapierre, officiant à Longueuil et dans les alentours. Elle précise que sa propre fille et son conjoint, très attachés à Montréal, ont fini par ajouter la banlieue sud dans le champ des achats possibles après avoir passé le confinement en appartement. Nous l’avons contactée pour en savoir plus.

« On regarde quand même à Montréal aussi, mais c’est sûr qu’avec le confinement, ça nous a fait réfléchir. On commence à faire nos recherches sur la Rive-Sud alors que jusqu’à maintenant, ce n’était pas du tout une option », confirme Rachel Claude, actuellement locataire d’un 4 1/2 dans le Sud-Ouest. Les deux membres du couple travaillant dans l’île, le choix n’est pas facile. Surtout qu’il y a une question de budget dans le décor — quelque 350 000 $ dans ce cas — et que leur propriété idéale serait un petit bungalow avec cour. Ils ont ainsi lorgné des condos avec cour à Verdun, mais se sont vite trouvés confrontés aux tarifs pimentés montréalais. « Les prix augmentent à vue d’œil, déplore Mme  Claude. Sur la Rive-Sud, on pourrait en avoir beaucoup plus pour notre argent. »

Une tendance ?

L’exode vers les banlieues était déjà observé ces dernières années, mais le confinement pourrait-il amplifier le mouvement ? Pour Charles Brant, directeur du service d’analyse du marché à l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec (APCIQ), il est un peu tôt pour se prononcer à ce sujet. Il remarque cependant que les activités du secteur reprennent plus vite en banlieue, notamment en Montérégie, qu’à Montréal, où l’on observe une hausse des nouvelles inscriptions de copropriétés à vendre.

On pourrait y voir un signe avant-coureur d’un phénomène qui pourrait favoriser les banlieues.

Charles Brant, directeur du service d’analyse du marché à l’APCIQ

« Ce n’est pas encore très clair. Dans certains cas, peut-être que des gens se rendent compte qu’ils ne veulent pas revivre l’expérience du confinement en famille en cas de deuxième vague. Mais beaucoup de possibilités peuvent être envisagées », avance M. Brant.

Pour Louis-Charles Ménard, directeur de RE/MAX Bonjour à Saint-Sauveur, l’engouement pour la périphérie, présent avant la pandémie, est encore plus flagrant, atteignant les régions au-delà des banlieues. Il voit ainsi des Montréalais s’installer à Laval, des Lavallois s’implanter dans les Laurentides, mais aussi des Montréalais déménager directement plus au nord. « C’était déjà le cas avant la COVID, mais là, ça a fait réfléchir beaucoup de monde, indique-t-il. Les clients le disent clairement à mes courtiers. » M. Ménard voit deux types d’acheteurs : ceux cherchant à fuir la ville, et ceux dont les parents sont placés en CHSLD, désirant trouver un pied-à-terre ou une maison intergénérationnelle.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Michelle Saint-Laurent habite à Laval, mais le confinement l’a poussée à regarder ailleurs. Elle souhaite aujourd’hui acheter dans les Laurentides.

Pour certains, l’épidémie est la goutte virale qui a fait déborder le vase. La Lavalloise Michelle St-Laurent, qui occupe une grande maison avec des colocataires depuis 12 ans, s’est mise il y a trois semaines à chercher une nouvelle résidence dans les Laurentides — un projet de retraite qu’elle a devancé. « Avec la COVID, la colocation était devenue très compliquée. La distanciation était difficile. Mais seule dans la maison, la charge financière est trop lourde. Ça m’a poussée à vendre », raconte la dame de 56 ans, qui dit aussi pouvoir profiter du bon contexte du marché.

Le télétravail s’invite

Un autre facteur qui pourrait bien brouiller les cartes : l’implantation du télétravail, inoculé dans de nombreuses entreprises par l’épidémie, pourrait bien s’y perpétuer après la mort du virus. Dès lors, les longues heures dans la circulation ne seraient plus autant à même de décourager les travailleurs des villes qui refusent de migrer en banlieue.

« Les gens se rendent compte qu’ils peuvent travailler à distance. Ça pourrait être aussi un facteur supplémentaire pour envisager d’aller vivre en périphérie », souligne Charles Brant, de l’APCIQ, secondé par le courtier Louis-Charles Ménard.

Un argument auquel ne fut pas insensible Gabriel Beauséjour, qui travaille dans les télécommunications et vient d’acquérir avec sa conjointe une résidence secondaire près de Mont-Tremblant. Là aussi, le virus et le confinement ont précipité ce projet d’acquisition caressé depuis des années. « Nos parents ont des résidences secondaires familiales dans les Laurentides où l’on a pu se cloîtrer, c’était pratique de pouvoir s’enfermer avec eux et continuer à travailler à distance », raconte M. Beauséjour. Mais le retour de son fils à la garderie et la distanciation nécessaire avec ses grands-parents change la donne. Après avoir envisagé une location, le couple a fini par investir. 

On veut quand même être à Montréal, mais on est réalistes et on sait que ce ne sera pas le même Montréal dans les prochaines années.

Gabriel Beauséjour, Montréalais propriétaire d’une résidence secondaire près de Mont-Tremblant

M. Beauséjour espère passer le plus de temps possible dans sa nouvelle propriété des Laurentides.

Les premiers signes de ces déplacements anticipés vers les périphéries s’inscriront-ils dans le long terme ? Difficile à prédire, mais l’évolution du marché dans les prochains mois permettra de mieux cerner la tendance.