Se taper sur les nerfs va de soi pour quiconque passe 24 heures sur 24 entre les quatre mêmes murs. Être en confinement avec son amoureux et ses enfants, c’est une chose. L’être avec ses colocataires en est une autre. Voici quelques portraits heureux de colocation au temps du coronavirus.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

Le musicien à temps plein

Jean-Cimon Tellier, membre du groupe rock Gazoline, partage un appartement de Villeray avec Shaun Pouliot depuis un an. Les deux jeunes hommes ne se connaissaient pas avant de devenir colocataires, mais ils avaient la même passion : la musique.

Résultat : ils ont transformé l’espace central de leur quatre et demi en studio. Et ils mettent régulièrement en ligne sur Facebook des prestations musicales filmées baptisées Bud Light Chelada. Ils en étaient à la 19e samedi dernier.

« Nous sommes en quarantaine depuis la mi-mars, car mon coloc revenait de voyage de Thaïlande. Pendant deux semaines, nous ne sommes même pas sortis dehors, raconte Jean-Cimon Tellier. Tant qu’à être pognés ici, nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose, sinon on allait écouter Netflix ou jouer à la PlayStation 4 toute la journée. »

Que faire alors ? « Nous nous sommes barricadés. Nous avons pris tous les meubles du salon et de la cuisine et nous les avons mis dans le hall d’entrée et l’escalier. Puis nous avons sorti toutes nos guitares et nos synthés. Comme ça, ils sont toujours prêts à être utilisés dans notre espace cuisine-salon. »

C’est sans trop d’attentes que Shaun et Jean-Cimon ont mis en ligne leur toute première reprise filmée d’une chanson instrumentale du groupe funk Vulfpeck. Or, plus de 200 « pouces en l’air » ont suivi, si bien que les deux colocs rockeurs ont lancé les séances Bud Light Chelada.

Se déguiser en Dumbledore, porter des casques de moto ? Des reprises de Breakbot, The Strokes ou d’Elliott Smith ? Une autre tirée du film Clockwork Orange ? La musique du jeu vidéo Zelda ? Tout est possible. « Avec du vin… », ajoute Jean-Cimon à la blague.

C’est un défi qu’on se lance en se levant le matin. On reçoit tellement de messages de gens à qui on fait du bien.

Jean-Cimon Tellier

Jean-Cimon Tellier ne peut se réunir avec les membres de son groupe dans leur local de répétition, donc aussi bien s’occuper, plaide-t-il.

D’avoir « une mission commune tous les jours » unit Jean-Cimon Tellier à son colocataire et leur permet d’assouvir pleinement leur passion. « Nous pouvons enfin gosser avec tous les instruments que nous avons accumulés au fil du temps. »

En temps normal, le jeune homme originaire du Saguenay multiplie les contrats dans le domaine de la musique. Il bosse notamment au Studio PM et il est dans l’équipe du festival La Noce, qui devra annuler sa tenue.

Les mélomanes comme lui doivent faire un deuil. Il faudra être patient avant que des spectacles reprennent l’affiche. « C’est terrible pour les gens qui viennent de sortir des albums », souligne-t-il.

Jean-Cimon Tellier approche la trentaine. Comme musicien, il est dans une situation « plus confortable » qu’au début de sa vingtaine, et il en remercie le ciel. « Une chance que la crise ne s’est pas produite quand j’étais un musicien paumé qui habitait dans un petit appartement dégueulasse du Mile End avec quatre personnes. »

J’ai une grosse pensée pour les jeunes qui sont tout pognés dans leur appart.

Jean-Cimon Tellier

Jean-Cimon Tellier se considère aussi comme chanceux de pouvoir compter sur l’aide financière fédérale de 2000 $ par mois. « Je suis quelqu’un de stressé et de très occupé dans la vie. J’ai perdu tous mes contrats. Ma vie est en gros stop présentement, mais je vais être correct. »

Cinq dans un 11 et demi

Abigaëlle Parisé forme un couple avec Naïla Gemayel. Quand nous les croisons — à distance — dans une ruelle de Villeray, elles fument une cigarette sur le balcon arrière de leur appartement de la rue Saint-Denis.

Leur colocataire Céline travaille sur son ordinateur portable à quelques mètres d’elles. Deux autres colocataires sont à l’intérieur de leur grand 11 et demi.

« Avec la crise, il y a des gens qui habitent seuls qui s’ennuient. Ce n’est pas le cas pour nous. Cela pourrait être intense avec les tics de chacun qui ressortent, mais ça va... C’est même l’fun », lance Naïla Gemayel.

« C’est plus convivial de vivre avec des colocs », renchérit sa copine, qui a son propre appartement, mais qui préfère rester avec son amoureuse pendant le confinement. « Cela diminue le va-et-vient et je cuisine pour tout le monde. »

Je suis sur le chômage et c’est très drôle de voir la dynamique de télétravail de tout le monde.

Abigaëlle Parisé

Si tout va bien dans ce 11 et demi de la rue Saint-Denis, il a fallu apprivoiser l’anxiété de tout un chacun. L’effet de groupe peut amplifier les peurs individuelles. « Nous faisons tous des petits autodiagnostics après avoir fait des courses », souligne Abigaëlle. « C’est certain qu’il faut se rendre des comptes », ajoute Naïla.

Or, les cinq colocataires diminuent les sorties dans les commerces au maximum. Elles se font notamment livrer des paniers des Fermes Lufa.

Le but est de protéger Céline qui souffre d’asthme et qui est plus à risque d’avoir des complications si elle contracte le coronavirus. « Je ne sors pratiquement pas. Je suis chanceuse. Les filles font les courses pour moi », dit-elle.

Avec le 1er juillet qui approche, le coronavirus complique durement la vie des gens qui vivent en appartement. Tous doivent mettre de l’eau dans leur vin quand vient le temps de payer le loyer ou de déménager, indique Abigaëlle.

Celle-ci attendait la venue d’une nouvelle colocataire dans son appartement. « Elle vit finalement chez ses parents en attendant de déménager. »

Naïla, qui gère en quelque sorte la colocation de l’appartement de la rue Saint-Denis, cherche par ailleurs une nouvelle colocataire pour le mois de mai. « C’est bizarre de choisir sur FaceTime quelqu’un qui va vivre avec nous à long terme. » « Et c’est bizarre de commencer une colocation en confinement », ajoute Abigaëlle.

Mais, somme toute, vivre en colocation permet de vivre la crise de façon plus « humaine », conclut la jeune femme au sourire lumineux.

Avec sa meilleure amie

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Ève Laroche et Joanie Lebrun

C’est depuis décembre qu’Ève Laroche demeure en colocation dans son appartement situé à la frontière du Plateau et d’Hochelaga-Maisonneuve.

« J’ai la chance d’habiter avec ma meilleure amie, dit-elle. Nous avons décidé d’emménager ensemble l’automne dernier après un voyage en Thaïlande. Le fait d’avoir voyagé ensemble nous aide présentement, car nous avons déjà vécu des situations stressantes. » « Nous sommes habituées de se gérer l’une et l’autre en termes d’émotions », résume Ève.

Au début du confinement, les deux amies ont néanmoins dû se parler pour comprendre pourquoi elles vivaient certaines frictions.

Chacun vit la situation avec anxiété à sa manière. Il faut être patient envers l’autre et le comprendre.

Ève Laroche

« Ma coloc est beaucoup dans la créativité. Elle écrit des chansons, elle joue de la guitare, elle dessine. Moi, je suis beaucoup plus dans la productivité. Je veux accomplir des tâches. Il y avait un jugement dans la façon d’occuper notre temps. »

Chacune a ses bonnes ou mauvaises journées et il faut respecter cela, fait valoir Ève. Et chacune a son propre degré de nervosité par rapport à l’idée de contracter le coronavirus.

Malgré le confinement, la colocataire d’Ève, Joanie, lui a préparé des festivités mémorables pour son 23anniversaire. « Elle a décidé de me sortir en restant chez nous. »

La cuisine est devenue un café montréalais (avec des scones imitant la recette du salon de thé Le Parloir). La chambre est devenue une salle de spectacle. Il y a eu une séance cinéma. Pour consoler Ève, qui pleure l’annulation de la saison estivale des festivals de musique, sa colocataire a aménagé une tente dans le salon avec une prestation virtuelle de leurs amis du groupe Double Magnum (qui devait se produire au festival du Grand Tintamarre de Tadoussac).

Ève se considère comme chanceuse d’avoir une relation de colocation « harmonieuse » avec une personne dont elle est proche.

Sinon, Ève a trois frères et sœurs. « Je suis proche d’eux et de mes parents, donc c’est rough de ne pas se voir, mais on se parle sur FaceTime. »

La jeune femme a obtenu son diplôme du programme ATM (arts et technologie des médias) du cégep de Jonquière. Elle travaille pour le service des clips d’une boîte musicale, mais depuis la semaine dernière, elle est au chômage, comme beaucoup de ses collègues.

Ève a du temps. Si elle ne regarde pas religieusement le point de presse du gouvernement Legault, elle demeure informée pour être au courant « des nouvelles directives »… Mais pas trop, sinon « cela devient trop anxiogène ».

Elle fait du yoga à la maison. Elle sort dehors chaque jour pour marcher. Mais pas dans les parcs, « car il y a trop de monde ».

« Je découvre les rues de mon nouveau quartier. »