On le transforme, on l’agrandit, on le décloisonne et on l’ouvre sur la cour : le plex, immeuble à logements indissociable du paysage montréalais, connaît une nouvelle vie. Comment adapter ces bâtiments d’un autre siècle aux besoins d’aujourd’hui sans balancer dans le conteneur toute sa poésie ? Pistes de solution et de réflexion.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

« Le plex a une identité très forte. Quand on le transforme, on s’inscrit dans une continuité, dans un patrimoine qui a une signification, pas juste pour la ville, mais aussi pour l’ensemble des Montréalais », expose l’architecte Olivier Lajeunesse-Travers, cofondateur de la firme d’architecture Microclimat, qui a réalisé plusieurs transformations de plex depuis sa création en 2013.

Bien que la tendance ne date pas d’hier, elle s’est, selon lui, grandement accentuée au cours des dernières années.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Cet ancien triplex, situé dans La Petite-Patrie, a été transformé par la firme Microclimat en 2017. L’escalier a été retiré, mais l’allure générale de la façade, les ouvertures et la maçonnerie d’origine ont été conservées. Les propriétaires aimeraient un jour y installer un parapet, un élément qui était absent lorsqu’ils ont acquis le bâtiment.

Au début de sa pratique à Montréal dans les années 90, Richard de la Riva, architecte associé de la firme Affleck de la Riva, se souvient que bien peu de valeur était accordée au plex, du point de vue architectural.

En 1997, grâce à une aide financière de la Société canadienne d’hypothèques et de logement, il a mené, avec les architectes Gavin Affleck et Suzanne Gagnon, un projet de recherche sur le modèle du plex et les façons de le renouveler.

Ils y proposaient notamment l’ajout de puits de lumière, de mezzanines, d’espaces de vie extérieurs et un plan libre permettant une plus grande flexibilité d’aménagement.

« Le soleil, la ventilation naturelle et l’espace extérieur privatif sont trois lacunes importantes [du plex] par rapport aux besoins et aux goûts d’aujourd’hui, énonce Richard de la Riva. Il y a aussi des problèmes techniques, souvent d’acoustique, de solidité de construction et parfois de stabilité de fondations. Et par rapport aux normes d’aujourd’hui, il y a la résistance thermique qui n’est pas la même. »

Petite histoire du plex à Montréal

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En 2001, la firme d’architecture Affleck de la Riva a réalisé la conception de ce triplex situé dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal. On y retrouve plusieurs des idées explorées dans le projet de recherche qu’ils ont mené sur les plex, notamment la mezzanine et la cour anglaise.

Dans les quartiers centraux de Montréal, les duplex et triplex en rangée dominent les rues résidentielles depuis plus d’un siècle. La croissance rapide qu’a connue Montréal dans la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle a entraîné l’érection massive de milliers de plex contigus, d’abord destinés à accueillir les nombreuses familles qui quittaient la campagne pour la ville.

« Il y avait un besoin important de logements, rappelle Richard de la Riva. Et le plex a très bien répondu à cette commande-là. »

Comptant pour la plupart deux ou trois étages, ainsi que deux ou trois logements, ces bâtiments présentent des caractéristiques communes : ils sont aménagés sur un lot profond et étroit, d’une largeur de 20 ou 25 pieds, ont une façade de briques ou de pierres, une construction en bois et un toit plat. Un modèle simple qui a l’avantage de permettre une certaine densité de logement et une économie d’énergie.

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Dans les quartiers centraux de Montréal, les duplex et triplex en rangée dominent les rues résidentielles depuis plus d’un siècle.

Mais pour plusieurs propriétaires occupants aujourd’hui, l’espace manque. « Ce besoin d’agrandissement est en lien avec le nombre de chambres et l’idée d’avoir des aires de vie plus généreuses, plus spacieuses, remarque l’architecte Guillaume Marcoux, cofondateur de Microclimat. Des stratégies d’agrandissement en cour arrière ou de mezzanines au toit sont toutes très bonnes pour essayer de répondre à ce besoin d’espace. » « C’est la recherche de la troisième chambre qui est souvent le moteur pour les projets », ajoute Olivier Lajeunesse-Travers.

Si certains conservent le ou les logements locatifs, d’autres décident de le récupérer pour convertir leur plex en unifamiliale. Une tendance difficile à chiffrer puisque la majorité des quatre arrondissements que nous avons contactés ont déclaré ne pas comptabiliser les demandes de permis en ce sens. Toutefois, dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, entre 2017 et 2019, les transformations de plex visant à augmenter la superficie d’une unité d’habitation ont entraîné la perte de 183 logements.

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Les propriétaires souhaitaient ouvrir leur propriété sur la cour. « Un des défis a été de trouver un équilibre entre l’intimité et l’ouverture, souligne l’architecte Olivier Lajeunesse-Travers, de Microclimat. L’idée de reprendre les balcons, de les accentuer et les exagérer, a permis de créer cet effet d’ombrage et d’intimité par rapport au voisinage. »

Plex, ouvre-toi !

La recherche de lumière et la volonté de s’ouvrir sur la cour sont aussi ce qui motive les propriétaires à entamer des rénovations.

La réglementation municipale étant plus stricte en regard des façades avant, c’est souvent à l’arrière que la fenestration et la créativité des architectes s’expriment, à l’intérieur de certaines limites. Par exemple, à quel point l’agrandissement convoité viendra-t-il porter ombrage aux voisins ?

« Il y a une réflexion à avoir en ce moment sur à quel point on veut transformer et agrandir les plex, souligne Olivier Lajeunesse-Travers, qui participera le 30 octobre à la conférence Habiter le patrimoine, organisée dans le cadre des Échanges urbains d’Héritage Montréal. Comment ces nouveaux plex surdimensionnés viennent-ils bien s’intégrer à l’effet d’ensemble des plex, autant sur rue que, même surtout, sur ruelle parce que souvent on légifère moins ? » Selon lui, bien qu’il y ait consensus sur le fait que les besoins actuels des familles ne cadrent pas parfaitement dans le plex ancien, l’endroit où on doit tracer la ligne quant à l’équilibre entre le respect de l’ancien et le moderne est encore sujet à expérimentation.

Son collègue et lui ont récemment fait face à cet enjeu lorsque des clients les ont approchés pour transformer et agrandir un cottage, qui possède plusieurs caractéristiques architecturales du plex, érigé sur un lot de 162 m2 dans le Plateau-Mont-Royal. « C’est un tout petit lot qui montre les limites d’un agrandissement, à quel point on peut aller loin ou non, expose Olivier Lajeunesse-Travers. C’est un projet où il y a une réflexion sur le caractère de la maison d’origine. À l’intérieur, il y a des interventions très neutres et d’autres qui sont de l’ordre de la restauration. Il y avait un travail de mouluration, de parement, d’escalier, de plafonds, des détails d’artisans qu’on fait moins dans le neuf. »

Préserver, mais à quel point ?

Quand on aborde la transformation d’un plex, il faut le considérer dans son ensemble, croit Dinu Bumbaru, directeur des politiques d’Héritage Montréal. « Les gens se mobilisent pour sauver des bois, et ce n’est pas toujours parce que chaque arbre est un spécimen exceptionnel, illustre-t-il. Le plex est un élément d’un paysage urbain. Ça définit beaucoup l’identité des quartiers montréalais. » Héritage Montréal, qui offre aux propriétaires des programmes de formation en rénovation, aimerait également que de l’aide financière leur soit octroyée pour certains projets de restauration.

« Il ne s’agit pas de travailler pour la préservation de chaque atome du bâtiment », précise Dinu Bumbaru. Mais de porter attention tant aux petits détails qu’à la composition générale de sa façade. « Aujourd’hui, on voit comment on peut rendre muette l’architecture de ce type en enlevant le couronnement, constate-t-il. On enlève les parapets et c’est déséquilibré. Le bâtiment n’est pas détruit, mais il perd une partie de sa poésie et de son harmonie. C’est aussi la trace de la main des artisans qui disparaît. »