On dit parfois qu'une maison a besoin de beaucoup d'amour. Celle-ci aura besoin de nouveaux proprios sérieusement épris... Bienvenue dans le monde des «rénovateurs extrêmes», ceux pour qui rénovation ne rime pas tellement avec décoration, mais surtout démolition, excavation et reconstruction.

Violaine Ballivy LA PRESSE

C'est une maison d'apparence plutôt banale située dans les environs du marché Jean-Talon devant laquelle on passe sans sourciller et qui, pourtant, est l'une des plus étonnantes de la ville. Un endroit où le temps semble s'être littéralement arrêté entre les deux Guerres mondiales, dont la décoration n'a jamais été retouchée depuis plus de 70 ans. Elle servirait de décor idéal pour le tournage d'un film d'épouvante ou d'une éventuelle suite de la série Musée Éden. Eh oui, elle est à vendre. Dans cet état.

«Cette maison est une "exception exceptionnelle" de Montréal, une capsule dans le temps d'une époque très particulière», insiste l'historien Gabriel Deschambault, qui en a produit une évaluation avant sa mise en vente. Une vraie machine à voyager dans le passé dont il suffit de franchir le seuil pour faire un bond en arrière d'au moins 70 ans.

Jamais redécorée, repeinte ou remeublée

Construite par l'entrepreneur montréalais Joseph-Émile Ponton entre 1919 et 1921, elle n'a subi aucune modification ou presque depuis cette époque. Quand sa femme Anne-Marie Carreau est morte, en 1945, les enfants ont hérité derechef de la demeure, mais ceux qui l'ont habitée jusqu'à leur décès l'an dernier ne l'ont jamais redécorée, repeinte ou même remeublée. Tout, absolument TOUT, est d'époque.

Le résultat est pour le moins saisissant. On se croit tantôt dans un musée, tantôt dans un film, avec les avantages et les désavantages que cela sous-entend. M. Ponton n'était pas dépourvu de moyens: la maison a été richement ornementée de boiseries de chêne maillé, parfaitement préservées et qui n'ont jamais été peintes, contrairement à tant d'autres dans le secteur. Plusieurs murs du rez-de-chaussée sont décorés jusqu'à mi-hauteur de lincrusta - un matériau reproduisant des motifs à bas-relief en série - et ceux de la salle à manger de fresques peintes à la main. Des lustres et des poignées des portes sont en cristal, et dans le salon, un panier de pierres d'arcanson repose toujours dans l'âtre du faux foyer pour simuler des charbons ardents en y allumant simplement une ampoule électrique. Les meubles de style Jacobin de la salle à manger sont en parfait état. Un notaire y ferait un bureau remarquable.

L'étage a davantage souffert du passage des années et d'un dégât d'eau. Dans une chambre d'enfants, on retrouve encore deux petits lits en fer forgé, abandonnés depuis longtemps. La chambre principale est encore décorée des peintures religieuses accrochées par les propriétaires à leur arrivée. Les rideaux, brûlés par des décennies d'après-midis ensoleillés, tombent en lambeaux, la tapisserie est recouverte d'une couche si épaisse de poussière qu'une empreinte très nette apparaît à l'endroit où a été décroché récemment un crucifix. C'est ici que la photo de la dernière campagne de publicité de l'archevêché de Montréal, diffusée ces jours-ci, a été prise. Ce n'est pas un montage, et l'on en a presque des frissons sur les bras.

«Nous avons vidé le gros de la maison, mais nous ne voulions pas faire de travaux qui n'auraient pas nécessairement plu aux éventuels acheteurs», explique la petite-fille de M. Ponton, Lucie Boisseau, qui s'occupe de la gestion de la vente.

Deux boudoirs

La demeure est remplie d'artefacts qui feraient le bonheur d'antiquaires. Monsieur avait son boudoir au premier, où il aimait fumer la pipe, et où l'on retrouve encore une foule de livres anciens ainsi que l'un des premiers modèles de téléphone résidentiel, si lourd qu'il faut presque en tenir le combiné à deux mains. Madame avait aussi son boudoir à l'étage, avec foyer décoratif, tapisseries et mobilier Art déco. Des numéros de magazines féminins des années 40 traînent toujours dans sa salle de couture, comme s'ils avaient été laissés là le matin même.

Avec son style victorien assez sombre et ses petites pièces, la maison correspond assez mal au goût du jour et à ceux qui aiment les espaces épurés et aérés. «Elle a manqué d'amour pendant plusieurs années, mais elle a un potentiel extraordinaire», dit Mme Boisseau.

Ses futurs propriétaires auront fort à faire, qu'ils souhaitent ou non en conserver le cachet historique. Le prix de vente demandé est de 715 000$ et il y aurait, selon Mme Boisseau, pour quelque 200 000$ de réparations à y réaliser. La plomberie et l'électricité sont d'origine, donc à refaire entièrement, une poutre de soutènement doit être replacée pour corriger un affaissement de 4 cm, les salles de bains à l'étage et au rez-de-chaussée, de même que la cuisine, sont à reconstruire de A à Z.

Cela dit, cette maison est l'une des premières du secteur pourvue non pas d'une simple cave de service, mais d'un sous-sol d'une hauteur de six pieds, fini en ciment, avec un garage double détaché au fond de la cour.

Même si aucune affiche «à vendre» n'a été placée devant la maison, sa mise en vente est loin d'être passée inaperçue, relayée à vitesse grand V sur les réseaux sociaux. Sa fiche, sur le site de l'agent immobilier a reçu quelque 17 000 visiteurs.

Le bureau du cinéma et de la télévision de Montréal l'a inscrite dans son répertoire de lieux de tournage pour les films ou les séries d'époque. Un réalisateur de film québécois - qui a demandé à ne pas être identifié - y a même discrètement déjà tourné la scène de l'un de ses prochains films...