En 2016 et en 2017, au souk@sat, les clients reculaient parfois lorsqu’ils arrivaient à la table d’Amélie Dionoski. Sa gamme Erotico ne fait pas dans la dentelle. Ou plutôt, si : dans le porte-jarretelles en dentelle, brodé sur des coussins ! La déco coquine est aujourd’hui plus courante. Oseriez-vous en ajouter dans votre salon ?

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

Si la réponse est oui, le Marché d’art érotique, qui se tient les 13 et 14 février dans l’espace NOMAD Life, avenue Van Horne, est une très belle occasion de commencer son magasinage. On y trouvera une foule de dessins, de photographies, d’illustrations, de sculptures, de broderies, d’accessoires en bois et autres objets décoratifs de toutes sortes.

Amélie Dionoski y sera, avec sa collection Erotico. Entourée de pairs qui n’ont pas froid aux yeux eux non plus, elle pourra exposer encore plus fièrement ses personnages — il y en a aujourd’hui 40 ! — de revues soft porn des années 80.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Un coussin, œuvre d’Amélie Dionoski

« La broderie, ça peut être perçu comme une affaire de grand-mère. L’érotisme la rend sexy », lance celle qui brode aussi pour l’artiste Caroline Monnet et qui vient de terminer une collection Frida Kahlo pour la boutique du Musée des beaux-arts de Québec. Son rêve serait de vivre de ses produits Erotico et d’en vendre au Musée de l’érotisme de New York, ouvert depuis 2002.

Laetitia Huret (Atelier Laedy), elle, travaille le bois. Pour un projet scolaire, elle avait créé un casse-tête représentant une tête de femme. À la place de la bouche… une vulve. « Ça avait été incroyablement libérateur », se rappelle-t-elle. Aux Puces Pop, elle a commencé à vendre des boucles d’oreilles et des petites broches en forme de vulve et de clitoris. La réception a été mitigée.

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Amélie Dionoski crée des coussins brodés aux motifs plutôt coquins.

Il y a encore un tabou autour de la représentation d’organes génitaux, c’est sûr. Mais il n’y a rien de sale, rien de sexuel dans tout ça. C’est juste une vulve.

Laetitia Huret

Ayant récemment appris à tourner le bois, l’artisane a donc décidé de proposer un produit plus « soft », un soliflore (qu’elle a baptisé seinliflore), joli réceptacle à (une seule) fleur séchée. Aux dernières Puces Pop, avant les Fêtes, elle a disposé ses subtils « tétons » en bois autour des plus graphiques sexes féminins. Ça a détendu l’atmosphère ! Tout est question de contexte et de présentation.

Des femmes, en majorité

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Vue de l’atelier d’Amélie Dionoski

Tant chez les créateurs et créatrices que dans la clientèle, les femmes dominent, en matière d’art et d’artisanat érotique. Ce n’est pas surprenant, surtout lorsqu’on découvre certaines pratiques plus féministes et revendicatrices. Être un homme dans ce milieu exige de ce dernier une délicatesse particulière. Cela dit, l’humour ou l’ouverture sont généralement au rendez-vous.

« Pour moi, représenter des vulves, c’est vraiment devenu une mission, déclare Laetitia Huret, de l’Atelier Laedy. Quand j’ai constaté les tabous qu’il y avait autour de ça, j’ai décidé que je devais m’y consacrer. »

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La très amusante sérigraphie de l’illustrateur Julien Castanié intitulée Révolution sexuelle

À la boutique-galerie Bref, rue Bernard, l’exposition du moment s’intitule Bref, t’es belle et célèbre la féminité. Au travers, on découvre quelques objets et affiches subtilement érotiques. La cofondatrice Cynthia Moreau nous explique que la nature du lieu, qui est très familial et grand public, l’a guidée dans ses choix. Il n’était pas question d’avoir de pièces vulgaires ou choquantes. On trouve plutôt le fort joli soliflore de femme nue en céramique né d’une collaboration entre la designer Noémie Vaillancourt (Noemiah) et la céramiste Stéphanie Goyer-Morin (Goye), l’amusant « Titty Pot » de Kylie Hoydalo (Ky.ramics), une artiste de Winnipeg, les illustrations sensuelles et les crochets fonctionnels de Kaye Blegvad, créatrice de Brooklyn, les affiches colorées de Laetitia Chapuis (Rachel Handmade Goods) et bien d’autres hommages aux femmes.

La question de la pudeur se pose aussi dans un contexte privé. Jusqu’où peut-on aller sans choquer la visite ? Ça dépendra évidemment de la personnalité de chacun. « Mes coussins Erotico sont surtout achetés par des hommes gais et des femmes. Les hommes hétérosexuels sont généralement gênés. Les mères avec des enfants ont peur ! », affirme Amélie Dion (oski). Après, c’est à l’acheteur ou à l’acheteuse de décider si la broderie suggestive restera dans la chambre à coucher ou ornera le divan du salon. « Je brode d’un seul côté, alors les gens peuvent toujours retourner le coussin quand il y a des visiteurs ! » D’autres assumeront pleinement de provoquer des réactions, voire des discussions avec leur design d’intérieur.

PHOTO FOURNIE PAR KAYE BLEGVAD

Kaye Blegvad, installée à Brooklyn, fait des « femmes-crochets ».

Les frontières de l’érotisme

Claire-Amélie Martinant, qui a fondé le Marché d’art érotique en 2018, définit l’érotisme comme étant « à la frontière de ce qui est moral ou pas dans notre société ». Et c’est bien personnel à chacun. « C’est quelque chose qui se ressent. Pour quelqu’un, ce sera une fleur. Pour l’autre, ce sera une courbe évocatrice. La foire est là pour provoquer la discussion et pour ouvrir la définition. »

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Laetitia Huret (Atelier Laedy) a réalisé un casse-tête en bois qui représente un visage de femme, avec une vulve à la place des lèvres.

Une très amusante sérigraphie de l’illustrateur Julien Castanié, aperçue chez Bref et intitulée Révolution sexuelle, montre d’ailleurs très bien à quel point il y en a pour tous les goûts, en matière d’éveil du désir. Accrochez-la dans la chambre d’invités et attendez les réactions !