À l’ère de Spotify et de la résurgence du vinyle, les gens qui exhibent des CD dans leur salon se font de plus en plus rares. Les garder ou s’en défaire ? La question n’est pas si simple.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

L’été dernier, Camélia Desrosiers a fait ce qu’elle n’osait pas faire depuis longtemps : vider la dernière « tour à CD » qu’elle avait au sous-sol. Elle n’a gardé qu’une trentaine de bons vieux disques compacts pour sa voiture. Tout le reste est allé chez Renaissance.

« À contrecœur, précise la recherchiste. Il y a eu un deuil à faire. Celui de la fin d’une époque. »

PHOTO ANDREW VAUGHAN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Un CD, c’est un souvenir. Certains vieillissent mieux que d’autres. The Miseducation of Lauryn Hill vieillit super bien. C’est un album intemporel », dit Camélia Desrosiers, qui a travaillé chez HMV.

Camélia Desrosiers a travaillé chez HMV « dans la section dance » et comme DJ. Elle a nourri sa mélomanie chez MusiquePlus et dans des stations de radio. De la musique, elle en a écouté beaucoup dans sa vie. Surtout sur format CD. « Je dirais que je suis assez réfractaire à la technologie. » Elle rappelle qu’un CD valait cher, à l’époque, pour un adolescent qui reçoit une allocation de « cinq piasses par semaine ».

« Tu en achetais un de temps en temps. Tori Amos, Pearl Jam… » Un CD, c’est un souvenir, souligne-t-elle. Certains vieillissent mieux que d’autres. « The Miseducation of Lauryn Hill vieillit super bien. C’est un album intemporel. »

IMAGE FOURNIE PAR COLUMBIA

The Miseducation of Lauryn Hill

« Émotif et nostalgique »

À l’inverse de Camélia Desrosiers, l’animateur Sébastien Diaz est incapable de se défaire de ses CD. « Je traîne cela depuis deux appartements et deux maisons. »

Ma blonde me demande souvent : « Mais pourquoi gardes-tu tout cela ? » Elle a raison. Mais pourquoi je garde mes CD ? Je n’ai jamais eu d’attachement particulier à l’objet. Avec le vinyle, j’ai le fétichisme de l’objet, mais pas avec le CD…

Sébastien Diaz, animateur

À bien y penser, Sébastien Diaz le sait pourquoi. « Un CD, c’est affreusement laid. Mais il y a un côté nostalgique. Il y a un CD que j’ai pris quatre ans à trouver. C’est une quête. »

Longtemps, le réalisateur a cherché une compilation de Sidney Bechet sur laquelle se trouvait la chanson Tropical Mood Meringue, qu’il avait entendue dans le film de Woody Allen Stardust Memories

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

« Ma blonde me demande souvent : “Mais pourquoi gardes-tu tout cela ?” Elle a raison. Mais pourquoi je garde mes CD ? Je n’ai jamais eu d’attachement particulier à l’objet. Avec le vinyle, j’ai le fétichisme de l’objet, mais pas avec le CD… »

Sébastien Diaz est aussi collectionneur dans l’âme. « J’ai même gardé mes cassettes d’enfance. C’est émotif, admet l’animateur. Il y a des albums dont je ne peux pas me débarrasser, car je les ai trop écoutés. Et ceux qui sont pétés, j’aime me rappeler comment ils se sont brisés. J’ai aussi des trucs rares comme Tricycle, de Daniel Bélanger [un coffret triple enregistré sur trois tournées]. »

Le tout premier CD de sa collection ? L’Album du peuple — Tome 1.

Sébastien Diaz doute que les CD fassent un grand retour. « Mais je garde les miens au cas où. Ils font partie de qui je suis », conclut-il.

« Trouver ce que je veux »

IMAGE FOURNIE PAR AUDIOGRAM

Tricycle, de Daniel Bélanger, un coffret rare

Michel Cécyre, programmateur à ICI Musique, compte environ 3000 CD classés par ordre alphabétique dans son sous-sol. « Ils sont accessibles en tout temps. » Pour le mélomane, « c’est un plaisir de trouver ce que je veux ».

Quand il reçoit des amis à la maison, Michel prend plaisir à préparer une « pile de CD ». Une sorte de menu musical pour la soirée. « Mon background de DJ ressort. Souvent, avec iTunes ou Spotify, j’arrive et je ne sais pas où me garrocher. C’est un peu comme une page blanche. Dans une playlist, tu ne vas pas toujours où tu veux », souligne-t-il. 

Avec les algorithmes, tu reviens toujours à des artistes hyper populaires. Surtout quand tu veux entendre de la musique québécoise. Ce n’est pas normal de passer de Malajube à Éric Lapointe.

Michel Cécyre, programmateur à ICI Musique

Mais lui aussi, il s’est posé LA fameuse question : garder ou non ses CD ?

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Olivier Brault possède près d’un millier de CD de rap.

« Ça n’a tellement plus de valeur. Je les laisse aller pour des peanuts ? Je les jette ? Tant qu’à faire, je les garde ! », tranche-t-il.

« La nécessité d’avoir l’objet »

Non seulement Olivier Brault garde-t-il ses CD, mais il en achète aussi encore beaucoup, et c’est la première chose qu’on voit quand on entre dans son studio de Verdun. Il en possède près d’un millier, et ce sont tous des disques de rap.

Tous les deux mois, il va se ravitailler à New York chez ses disquaires préférés : A1 Records, Generation Records, Academy Records. À Montréal, il fait la tournée des magasins d’articles usagés Renaissance. Il fréquente aussi Aux 33 Tours et Paul’s Boutique.

Pourquoi ne pas écouter du rap en ligne ? « J’en écoute aussi sur Spotify, mais pour moi, il y a la nécessité d’avoir l’objet. Je suis un collectionneur à la base. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

La boutique Aux 33 Tours vend toujours des CD usagés mais leurs ventes sont négligeables par rapport à celles du vinyle.

Il n’y a rien comme faire des trouvailles. « J’ai trouvé chez Renaissance récemment pour 2 $ les bandes originales des films La haine et Ma 6-T va crack-er. » Le sentiment de bonheur que cela a procuré à Olivier Brault est beaucoup plus grand qu’une découverte musicale par recommandation sur Spotify.

Pour les enfants

Michel Cécyre souligne que le CD est un support intéressant pour les enfants. « C’est moins fragile que le vinyle et c’est facile à manipuler. »

Pour beaucoup de jeunes de 2020, l’écoute de la musique est un geste numérique et non physique. Le CD vient concrétiser ce qu’est un album. Et c’est un rappel que la musique a une valeur.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La riche collection d’Olivier Brault trône bien en vue dans son studio de Verdun.

Michel et sa blonde ont même acheté un lecteur CD à leur garçon de 5 ans pour Noël. Le petit Antoine aime écouter des albums de David Bowie et de KISS en regardant les pochettes.

« Avec le CD, il y a une qualité sonore qui n’est pas à négliger par rapport au MP3 », ajoute Michel Cécyre.

Un support non durable

Avis aux intéressés : IKEA vend toujours une bibliothèque destinée aux CD, soit le modèle Gnedby. Kristin Newbigging, attachée de presse canadienne du géant suédois, ne peut fournir des chiffres de ventes, mais indique que les clients d’IKEA « ont trouvé plusieurs façons créatives d’utiliser ce produit au-delà des CD et DVD ».

Mais si on a cru à tort que le vinyle était mort dans les années 90, pourrait-on se tromper sur l’avenir du CD ? Pourrait-il ressusciter ?

« Le CD ne disparaîtra pas demain matin, mais je n’y crois pas [à son retour] », dit Michaël Pelletier, directeur du personnel chez 33 Tours, boutique de l’avenue du Mont-Royal, à Montréal, qui vend toujours des CD usagés – des ventes toutefois négligeables par rapport à celles du vinyle.

Il faut savoir que le CD n’est pas un support durable comme le vinyle. Il se détériore lentement au fil du temps. Son espérance de vie est limitée.

« Les lecteurs CD ne se réparent pas facilement », ajoute Michaël Pelletier.

« Mais pourquoi ? »

« J’ai plein de CD dans mon sous-sol, mais je ne les écoute jamais. Je n’ai même pas de lecteur. J’ai honte… », lance Anne-Marie Withenshaw.  

« Qui veut ma discographie d’Our Lady Peace ? Personne ! », blague-t-elle.

Or, la mélomane ne pourrait pas se défaire de son CD Halos & Horns de Dolly Parton (qui n’a pas été commercialisé en format numérique). Ni celui du premier album de Britney Spears. Ni de tant d’autres « commandés à l’autre bout du monde »… « Ça me ferait trop de peine de mettre ça aux poubelles. Cela ne sert à rien que je garde tout ce que j’ai, mais je ne peux pas m’en départir. Je ne m’en sers pas, mais j’y suis attachée. »

Qui sait ? Peut-être qu’un jour, l’un de ses CD pourrait servir à ses filles pour un travail scolaire, par exemple.

« Mes CD font partie de mon patrimoine familial. »

Le CD renvoie à une époque, dit-elle comme son amie — et ancienne collègue de HMV et MusiquePlus – Camélia Desrosiers. 

« The Miseducation of Lauryn Hill, ça s’écoute en CD », conclut-elle.

5,5 millions

Selon le plus récent rapport annuel des ventes de musique au Canada de la firme Nielsen Music/MRC Data, il s’est vendu 5,5 millions de CD au pays en 2019. Courage, de Céline Dion, est le plus vendu (78 000 unités), alors que Coucou Passe-Partout est au 10e rang (27 000). À l’inverse, les ventes de vinyles augmentent pratiquement chaque année depuis une décennie.

De CD à lampe 

Consolez-vous, tous les CD ne finissent pas aux poubelles. La designer montréalaise Véronique Lamarre crée des lampes avec de vieux boîtiers en plastique.

> Relisez l’article « S’éclairer avec des boîtiers de CD »