La scène a suscité l’émoi aux États-Unis : des pelouses entières arrachées à Las Vegas pour éviter le gaspillage d’eau. À Québec, la Ville veut limiter l’arrosage des parterres. Et dans un récent manifeste, les Fermiers de famille appellent à remplacer l’herbe verte par des plantes aromatiques, médicinales, mellifères ou potagères. Temps dur pour le gazon ? Il est pourtant facile de faire un geste vert… en acceptant qu’il le soit moins.

Publié le 25 mai
Simon Chabot
Simon Chabot La Presse

« Les gens veulent vraiment aider, et se demandent quoi faire » pour secourir la planète, constate Émilie Viau-Drouin, présidente de la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique, dans la foulée de la publication, de concert avec les Fermiers de famille, du Manifeste de la résilience, qui plaide entre autres pour des parterres moins uniformes. « Justement, on peut commencer par ajouter à son gazon des plantes qui aident à la biodiversité. Ce n’est pas rien, c’est un geste immense ! »

PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Au Jardin botanique, le pissenlit pousse désormais librement, au point de former un dense tapis jaune entre les parterres de tulipes.

Et le plus beau de l’affaire, c’est que ce geste peut se limiter… à ne rien faire. Une approche que préconise d’ailleurs Joshua Jarry, préposé aux renseignements horticoles au Jardin botanique. « La façon la plus simple de favoriser la biodiversité, c’est de laisser aller les choses, dit-il. De belles plantes peuvent apparaître d’elles-mêmes, puis se ressemer année après année, comme le fraisier de Virginie, avec ses jolies fleurs blanches, du myosotis, différentes variétés de violettes, du trèfle, du plantain, du panais sauvage… et du pissenlit, bien sûr. »

Au Jardin botanique, le pissenlit pousse désormais librement, au point de former un dense tapis jaune entre les parterres de tulipes. « C’est parfait pour aider les insectes pollinisateurs affamés par l’hiver à se nourrir », ajoute Joshua Jarry, en soulignant au passage le Défi pissenlit (appelé « No Mow May » chez les anglophones), qui invite à retarder la tonte de la fleur jaune dans le but de venir en aide aux abeilles au moment de l’année où elles sont le plus vulnérables. L’ajout de trèfle blanc dans sa pelouse aidera aussi les insectes butineurs.

Une culture à changer

L’obsession de la pelouse uniforme est « une question de culture », rappelle Émilie Viau-Drouin. Une culture qui mène parfois à des absurdités, comme de la faire pousser en plein désert.

PHOTO JOE BUGLEWICZ, THE NEW YORK TIMES

Des travailleurs retirent des pelouses entières d’un terrain de Las Vegas.

Confronté à des réserves d’eau dangereusement basses en pleine sécheresse, le Nevada a adopté une loi l’an dernier pour interdire le gazon et le remplacer par des plantes mieux adaptées au climat aride. Aussi aux prises avec des pénuries d’eau potable, la Ville de Québec va limiter l’arrosage des pelouses à deux soirs par semaine pendant l’été, et à un seul soir dès l’an prochain.

Or, les municipalités sont encore souvent celles qui freinent l’abandon de la pelouse, en limitant la hauteur des végétaux tolérés et en interdisant l’aménagement de potagers à l’avant des propriétés, par exemple.

« C’est absurde », lance Elisabeth Cardin, ancienne restauratrice (Manitoba) qui a rédigé le Manifeste de la résilience. « Si tu as à cœur la santé de ta communauté, ça devrait être le contraire. » Les villes et les arrondissements pourraient ainsi favoriser l’abandon des pelouses grâce à des subventions, croit-elle. « Ça prend du temps et de l’argent pour déraciner une pelouse. »

  • Du thym serpolet, un couvre-sol très dense et odorant

    PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    Du thym serpolet, un couvre-sol très dense et odorant

  • Du myosotis, avec ses mignonnes fleurs bleutées, prolifère à l’ombre des arbres.

    PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    Du myosotis, avec ses mignonnes fleurs bleutées, prolifère à l’ombre des arbres.

  • Des violettes communes en fleur au milieu de la pelouse du Jardin botanique

    PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    Des violettes communes en fleur au milieu de la pelouse du Jardin botanique

  • Des fraisiers de Virginie, qui donneront des petits fruits comestibles et prisés par les oiseaux

    PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    Des fraisiers de Virginie, qui donneront des petits fruits comestibles et prisés par les oiseaux

  • La ficaire fausse-renoncule, une plante très envahissante qui pousse particulièrement bien sous les arbres

    PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    La ficaire fausse-renoncule, une plante très envahissante qui pousse particulièrement bien sous les arbres

1/5
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La transition progressive

Chose certaine, avant de tout arracher, mieux vaut vérifier ce que prévoit la réglementation en place, rappelle Joshua Jarry, qui conseille également de s’entendre avec ses voisins, car les plantes poussent sans se soucier des clôtures. Formé en biologie à McGill, il encourage aussi ceux qui préfèrent se débarrasser de leur gazon à bien planifier une transition… progressive.

« Je n’aime pas beaucoup l’idée de remplacer une monoculture par une autre, avance-t-il. Il est préférable de réduire progressivement sa pelouse, pour voir ce qui pousse bien sur chaque terrain, en fonction du sol et de l’ensoleillement. Le thym, par exemple, prend des années à s’installer. Mieux vaut en planter dans un coin pour commencer. »

Creuser quelques platebandes ou poser des bacs à même le gazon pour y pratiquer une culture potagère hors sol lui semble aussi de belles façons de s’éloigner progressivement du gazon sans dépenser une fortune… ni risquer de trop grandes déceptions.

PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Joshua Jarry, du Jardin botanique

Rien ne résiste aussi bien au piétinement que le gazon, pas même le trèfle blanc ou le thym, les deux solutions de rechange vedettes, il faut le savoir.

Joshua Jarry, du Jardin botanique

Il y a aussi des plantes qui ne devraient pas prendre la place du gazon, parce qu’elles risquent d’échapper à tout contrôle, ajoute le préposé. Parmi elles, la menthe, très agressive, la ficaire fausse-renoncule, le lierre terrestre et la campanule fausse raiponce, malgré ses jolies petites fleurs violettes en clochette.

La première chose à faire pour se lancer, recommande Elisabeth Cardin, c’est de se laisser inspirer en visitant un centre de jardinage, en particulier s’il se spécialise dans les plantes indigènes. Joshua Jarry dirige pour sa part les gens vers le Carnet horticole et botanique du Jardin, qui renferme une tonne d’informations mises à jour notamment sur les couvre-sols, les plantes indigènes ou celles qui poussent à merveille dans des potagers fleuris.

Jeter un nouveau regard sur sa pelouse peut mener à une réflexion plus large, et nécessaire, croit Elisabeth Cardin, au moment où tout le monde doit amorcer une transition écologique. Plutôt que de voir sa pelouse comme un « objet à entretenir », dit-elle, on devrait la voir comme quelque chose de « vivant qui peut nous aider à mieux comprendre notre rapport avec la nature ». « Quand cette sensibilité-là est développée, on ne peut plus rester insensible à la cause agricole, à d’où vient tout ce qu’on mange », conclut-elle.

Consultez le Manifeste de la résilience
Consultez le Carnet horticole et botanique d’Espace pour la vie

Rendez-vous au Jardin botanique

Le 25e Rendez-vous horticole du Jardin botanique se tiendra en personne le week-end prochain, à Montréal. Les visiteurs pourront rencontrer, du 27 au 29 mai, une quarantaine d’exposants, dont des producteurs locaux qui proposeront des plantes et des conseils sur le jardinage écologique.