Émeric et Élie ne sont pas encore aussi habiles sur leurs planches à roulettes que leurs idoles comme Mike Vallely et Christian Hosoï. Ils ont le temps : l’aîné a 9 ans et son jeune frère, 7 ans. Surtout, ils ont tout ce qu’il faut pour s’entraîner à la maison : une rampe géante construite par leurs parents.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

« Mon père avait un vieux skate dans le sous-sol. À un moment donné, je l’ai trouvé et j’ai commencé à rouler. Et quand j’ai commencé à être meilleur, il m’en a acheté un à moi », raconte Émeric, 9 ans, qui « roule » depuis l’âge de 5 ans. « Moi, je voyais mon frère faire du skate, dit Élie, en s’interposant dans l’écran de téléphone, et, à un moment donné, j’ai voulu faire pareil ! » Il avait 3 ans.

Les deux garçons fréquentaient le TAZ, comme bien d’autres amateurs d’acrobaties sur roues. Ce qui en fait des adeptes pas ordinaires, c’est qu’ils possèdent leur propre skatepark – personne ne dit « planchodrome ». Dans la cour de la maison familiale, il n’y a pas une, mais deux rampes. La plus grande fait près de 8 pi de haut, 18 de large et 35 de long. Un gros joujou.

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Émeric, 9 ans, a commencé à faire du skate à 5 ans après avoir trouvé la vieille planche de son père au sous-sol.

Elle sert plus que jamais depuis le début du confinement. « On en fait le matin, durant la journée et même le soir parce qu’on n’a pas besoin de se coucher à 20 h », se réjouit Émeric. « On a de la chance parce que même quand il ne fait pas beau, on peut en faire quand même parce qu’on a des rampes dans le sous-sol », ajoute fièrement Élie.

Les garçons descendent en vitesse au sous-sol, téléphone à la main — l’entrevue se fait par vidéoconférence. Et ils balaient le sous-sol avec la caméra : tout l’espace est consacré à de petites rampes liées les unes aux autres. « Attends, je vais te montrer ma chambre ! », lance Émeric. Le revoilà dans l’escalier, Élie sur ses talons, pour montrer son lit en forme de rampe de skateboard — personne ne dit « rouli-roulant » — et son décor inspiré de sa passion.

De père en fils

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Christian Lefebvre a fait du skate à l’adolescence, alors que ce sport était associé au mouvement punk et une attitude rebelle.

L’engouement des deux garçons vient de leur père, qui a roulé dans les années 80, alors que le skate était associé à une culture rebelle et proche de la scène punk californienne (Suicidal Tendencies, Black Flag, etc.). Un peu comme dans le monde du rap aujourd’hui, la crédibilité se gagnait dans la rue.

« Quand j’étais jeune, c’était plus marginal et beaucoup moins organisé. Le côté rebelle est aussi la base du style, qui était beaucoup plus important que la technique à l’époque, raconte le père de famille, Christian Lefebvre. Hosoï pouvait battre Tony Hawk [en compétition] juste avec du style et de la hauteur. De l’attitude. C’est ce qui est beau dans ce sport-là, la signature. »

Christian Lefebvre a délaissé sa planche quand l’intérêt s’est déplacé des rampes vers les acrobaties sur le mobilier urbain. La flamme s’est rallumée quand son fils aîné a commencé à rouler. « Ça m’a remis dedans, dit-il. Et comme parent, quand tu partages une passion avec ton enfant, c’est plus facile de mettre le temps et l’énergie. »

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Le skate est une affaire de famille pour Christian Lefebvre, Émeric, Élie et Jacinthe Mongeau. Et c’est aussi un aspect important de leur vie sociale.

Une « folie »

Avec sa compagne, Jacinthe Mongeau, ils ont mis le paquet lorsqu’ils ont vu que leur fils Émeric avait de la facilité et beaucoup de plaisir avec sa planche. Ils ont construit la grosse rampe.

C’était une folie de ma blonde et moi. On a pris sept jours pour faire ça. Cette rampe-là, c’est une espèce de fantasme, c’est ma vision de la fin des années 80. J’ai passé ma vie à rêver d’avoir une infrastructure comme ça.

Christian Lefebvre

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Élie (à gauche) et Émeric ont bien profité du confinement pour faire du skate. Et quand le temps n’est pas clément, ils peuvent en faire en utilisant les minis rampes qui se trouvent au sous-sol de la maison.

« Je ne l’aurais jamais fait si ç’avait été juste pour moi, ajoute le père de famille. Je l’ai fait pour les garçons, mais aussi pour la partager avec les gens de la scène skate autant que possible. Je fais des jams l’été avec une dizaine de personnes : on fait un BBQ, on met de la musique et on fait du skate. Il y a des jeunes et des adultes. »

Pour Émeric et Élie, ce milieu est aussi un cercle d’amis. Ils sont les seuls dans leur rue à faire du skate, mais ils disent quand même avoir plein d’amis qui en font, ailleurs. « J’ai aussi construit une rampe mobile que je déplace, explique leur père. Ça crée des situations où on réunit des gens autour du skate. C’est devenu une vie sociale aussi. » En attendant que cette vie sociale reprenne, en ces temps d’isolement, profiter d’une rampe dans la cour, c’est bien plus qu’un prix de consolation !