Normalement, au printemps, Les Jardins de l’écoumène enregistre autour de 80 commandes en ligne par jour. Mais au début du mois d’avril, l’artisan semencier de Saint-Damien, dans Lanaudière, a dû répondre à plus de 400 clients quotidiennement, du jamais-vu. Confinés à la maison en raison de la pandémie de COVID-19, plusieurs Québécois ont décidé de se mettre au jardinage. Une mode passagère ou un signe des temps ?

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

Pascal Pagé et Chantale Richer avaient déjà planifié d’aménager un jardin derrière leur résidence de Belœil, mais le confinement a eu pour effet de modifier leurs plans, et de changer aussi leur état d’esprit. « En travaillant de la maison, je peux arroser les plants plusieurs fois dans la même journée, je peux les déplacer selon la position du soleil, remplacer l’eau, les transférer de récipients, nous a expliqué Pascal en nous montrant ses plans à travers l’ouverture de sa porte-fenêtre. J’ai aussi fait de la germination avec des graines pendant deux ou trois jours après quoi je les ai plantées dans la terre — c’est la première fois que je faisais ça. »

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Afin de respecter les règles de distanciation sociale, Pascal Pagé et Chantale Richer nous ont montré leurs semis à travers l’ouverture de la porte-fenêtre de la terrasse arrière de leur résidence de Belœil.

L’idée de faire de la germination à partir de semis achetés en sachets a rapidement été accompagnée d’une autre primeur pour la famille belœilloise : créer ses propres semis à partir de légumes. « Quand le confinement a commencé, on avait des choses dans le frigo qui étaient mûres pour le compost, alors on a décidé d’essayer de partir de nouvelles pousses, a expliqué Pascal Pagé. Je savais que la laitue Boston poussait bien en hydroponie, mais je voulais essayer avec d’autres légumes. On a ainsi choisi de faire germer des bouts de légumes dans de l’eau recyclée de l’aquarium, ils se nourrissent des déchets des poissons, qui sont un peu comme l’équivalent aquatique du compost. On avait d’ailleurs l’habitude d’utiliser cette eau, notamment pour nourrir un chêne que l’on a planté devant la maison. » Seuls les légumes biologiques ont réussi à germer ; les plus beaux résultats sont venus du céleri, des betteraves, des poireaux, de l’oignon vert, des carottes et des pommes de terre.

Savoir perdu

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Pascal Pagé et Chantale Richer se sont mis à la culture de semis.

Si démarrer des semis en période pandémique était d’abord un exercice ludique permettant notamment d’occuper et de responsabiliser leurs trois enfants, cela a rapidement contribué à éveiller encore davantage la conscience de la famille pourtant déjà bien sensibilisée. « La mère de Pascal vient d’une famille de six enfants et tous leurs légumes provenaient de leur jardin, qui s’étendait dans toute la cour au complet, nous a dit Chantale. Nous, on a perdu ces savoirs-là, tout va trop vite. Mais maintenant, on a davantage de temps, on va peut-être en tirer des leçons. »

Horticultrice et humoriste à ses heures, Marthe Laverdière estime elle aussi que la pandémie de COVID-19 pourrait avoir un impact durable sur notre mode de vie. « Ça fait 34 ans que je travaille dans mes serres et je vois régulièrement des personnes qui me demandent combien de graines ça prend pour faire pousser une carotte, a illustré en rigolant celle qui dirige les Serres Li-Ma, à Armagh, dans la région de Bellechasse. Ça illustre à quel point notre vie est facile ; quand on a besoin de quelque chose, on va à l’épicerie. »

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En plus des pousses qui ont repris à partir de bouts de légumes, Pascal Pagé et Chantale Richer ont démarré plusieurs semis à partir de graines, dont 50 plants de tomates et autant de plants de tomates cerises. « Je pense qu’il va falloir en donner, ce qui pourrait être plus difficile que prévu avec les directives de confinement ! », a dit Pascal Pagé en riant.

Alors oui, c’est plate, le coronavirus, mais les gens commencent à s’apercevoir qu’ils peuvent faire quelque chose eux-mêmes. Avant, ils voyaient le jardinage comme un loisir, maintenant ils croient que ça va être un besoin.

Marthe Laverdière

Autonomie alimentaire

« C’est la première année que l’on enregistre un tel engouement pour l’autonomie alimentaire, a affirmé de son côté Marilyn Claveau, responsable web et communications des Jardins de l’écoumène. On a déjà plusieurs ruptures de stocks. Les variétés qui se sont rapidement écoulées sont les concombres, carottes, plusieurs variétés de tomates, les courges et plusieurs légumes de conservation. Aussi, on compte normalement sur des réserves de certaines semences qui peuvent se garder longtemps, mais en ce moment on est en train de vider nos stocks. » 

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Pascal Pagé et Chantale Richer ont fait germer des bouts de légumes dans de l’eau recyclée de l’aquarium.

Comme la période pour démarrer ses semis à l’intérieur tire à sa fin et que les délais de livraison sont plus longs qu’à l’habitude, vaut mieux dès maintenant se tourner vers les semis qui se plantent à l’extérieur. « Pour les légumes racines, la laitue, le mesclun, la roquette, les haricots, les pois et certaines variétés de concombres extérieures, nos stocks sont encore pas mal », a précisé Marilyn Claveau.

PHOTO FOURNIE PAR MARTHE LAVERDIÈRE

Marthe Laverdière, horticultrice, humoriste et autrice

C’est donc dans ces circonstances que certains pourraient être tentés de produire leurs propres semences. « Tu mets un trognon de chou dans l’eau, il va sortir quelques feuilles, une tige, des fleurs et des graines dans son deuxième cycle de vie, nous a expliqué Marthe Laverdière. Pour les carottes, si tu les laisses en terre, tu vas voir des tiges monter, il va ensuite se former une couronne de fleurs blanches. Quand les fleurs vont faner, tu vas pouvoir récolter 850 graines à partir d’un seul plan. On peut ainsi ramasser les graines d’année en année. »

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Seuls les légumes biologiques ont réussi à germer à partir des trognons. Les plus beaux résultats sont venus du céleri, des betteraves, des poireaux, de l’oignon vert, des carottes et des pommes de terre.

« C’est sûr qu’on doit mettre quelques années avant de lancer un véritable jardin à partir de repousses, a reconnu de son côté Pascal Pagé. L’été prochain, notre objectif est plutôt d’être en complète autarcie de fines herbes et d’oignon vert. Mon objectif est de récupérer les graines pour les planter l’année suivante, mais ça non plus je ne l’ai jamais fait. » 

Marthe Laverdière jubile quand elle entend les gens qui veulent tenter l’expérience de la permaculture. « Il ne faut pas avoir peur de ne pas réussir, a-t-elle affirmé. Une plante va tout faire pour vivre ; avec le moindrement d’eau, elle va vivre. Pensez-vous que votre grand-mère qui avait 14 enfants prenait le temps de vérifier le pH de la terre ? Le monde jardine depuis que le monde est monde. »

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