En dépit de sa grande tolérance, la propriétaire commence à trouver la cohabitation pénible. Vivre six ou sept mois par année avec des tonnes de coccinelles asiatiques finirait par exaspérer le meilleur des Samaritains.

Publié le 21 avr. 2005
Pierre Gingras
Pierre Gingras LA PRESSE

En dépit de sa grande tolérance, la propriétaire commence à trouver la cohabitation pénible. Vivre six ou sept mois par année avec des tonnes de coccinelles asiatiques finirait par exaspérer le meilleur des Samaritains.

«Une coccinelle dans mon verre de vin, trois ou quatre sur l'écran de télé, quelques dizaines qui se baladent dans les fenêtres, c'est comme ça tous les jours, du mois d'octobre à la fin d'avril, début mai. Imaginez, je passe l'aspirateur manuel trois fois par jour, je les compte une à une. À quelques reprises, j'en ai capturé autour de 1000 dans une seule journée. Maintenant, je ne parle plus que de coccinelles. Elles ont envahi mon existence», dit-elle.

Pourtant, même si Yvette Pratte estime que trop, c'est trop, elle s'efforce de prendre la chose avec philosophie. «Quand j'en capture une, je lui dis que je ne la déteste pas pour autant. C'est probablement pour cette raison que lorsque j'ouvre les fenêtres et les portes au printemps pour les inviter à quitter les lieux, elles ne s'en vont pas», lance-t-elle dans un éclat de rire. N'empêche qu'une fois malmenées, les bestioles émettent une odeur très désagréable.

Si le cauchemar d'Yvette Pratte est vécu par plusieurs propriétaires, c'est surtout aux premiers jours d'avril que la situation devient habituellement intolérable. La jolie bête, qui a dormi paisiblement à l'intérieur de la maison, commence à manifester son impatience pour retourner à l'extérieur afin de se nourrir. Le hic, c'est que l'insecte recouvre alors les plafonds, murs et fenêtres par dizaines, parfois même par milliers, ce qui suscite souvent une certaine panique, sinon un dégoût certain. À l'Insectarium de Montréal, on indique qu'un propriétaire a fait parvenir des photos récentes où les coccinelles s'agglutinaient par milliers dans ses fenêtres afin de sortir.

Pourtant la situation ne changera pas de sitôt. Non seulement la coccinelle asiatique est-elle chez nous pour y rester, mais elle est même en progression vers le nord du Québec.

La solution? Ouvrir les fenêtres pour libérer les bestioles de leur prison douillette ou encore utiliser l'aspirateur, en prenant soin toutefois de mettre le sac aux ordures une fois l'opération terminée, insistent plusieurs experts. N'utilisez surtout pas des pesticides à l'intérieur de la maison.

«Qu'on l'aime ou pas, la coccinelle asiatique est maintenant établie à demeure chez nous, explique le chercheur Éric Lucas, de l'UQAM, membre du Groupe d'intervention sur la coccinelle asiatique. L'insecte est toujours en progression vers le nord. On le retrouve maintenant jusqu'en Abitibi et au Lac-Saint-Jean. Et le plus étonnant, c'est que cette évolution s'effectue grâce à la présence de l'homme puisque c'est dans nos maisons qu'elle passe l'hiver. D'ailleurs, on croit que son expansion vers les territoires nordiques pourrait être limitée justement par la rareté des habitations.»

Originaire d'Asie, notamment de la Chine, du Japon mais aussi de la Sibérie, la coccinelle asiatique a été importée aux États-Unis en 1916 pour mener une lutte biologique. Mais c'est surtout dans les années 70 et 80 que les lâchers se sont multipliés afin de limiter la présence de pucerons dans les amandiers, une opération qui a donné des résultats plutôt satisfaisants d'un point de vue agricole. Considérée comme une des coccinelles les plus prolifiques qui soient (quelques centaines d'oeufs par année), la coccinelle asiatique a ensuite commencé à prendre la route vers le nord pour finalement traverser la frontière du Québec en 1994.

Pour l'instant, on ignore l'impact de sa présence sur les 70 espèces locales (on en compte autour de 4000 dans le monde), mais on sait que la population de plusieurs d'entre elles a chuté sans qu'on puisse démontrer la cause exacte du phénomène. En Europe, la bête a été signalée en Angleterre en septembre dernier seulement, mais sa progression fulgurante vers le nord suscite beaucoup de questions chez les scientifiques.

Cette coccinelle se nourrit principalement de pucerons, mais elle s'attaque aussi à divers insectes à un stade ou l'autre de leur existence, de même qu'aux larves et aux oeufs de ses cousines. Au printemps, faute d'insectes, elle mange du pollen. L'automne, quand la nourriture vient à manquer, elle s'adonne au cannibalisme sur une grande échelle. Mais à l'instar des autres coccinelles, elle est toujours considérée comme un insecte utile. Très polyvalente, elle affectionne divers habitats, aussi bien des milieux agricoles qu'urbains, forestiers ou marécageux.

D'une longévité d'environ deux ans en milieu naturel, cette espèce ne peut résister à l'hiver dans un bâtiment non chauffé, indique pour sa part le chercheur Richard Berthiaume, du Centre de foresterie des Laurentides, à Québec. Elle meurt à une température de -20. Il est toutefois possible qu'elle puisse survivre dans un amas de feuilles recouvert de neige. Attirée par les bâtiments qui représentent un abri potentiel, la coccinelle asiatique envahit parfois les murs des habitations par centaines de milliers au cours de l'automne, pour ensuite s'infiltrer à l'intérieur par le moindre interstice.

Curieusement, il semble que certaines maisons soient plus prisées que d'autres, notamment celles qui ont des murs plus pâles, indiquent des études japonaises. (M. Berthiaume insiste pour que d'autres recherches soient menées sur cet insecte afin d'en réduire les désagréments.)

Si la coccinelle s'active en plein hiver à l'intérieur, elle meurt habituellement en quelques jours faute de réserves énergétiques suffisantes. Par contre, le grand réveil du printemps serait attribuable à la photopériode et non pas à la chaleur.

Lorsqu'on la manipule, la bestiole émet pour se défendre une substance toxique parfois très malodorante, qui peut aussi provoquer une allergie chez certaines personnes.

Jusqu'à maintenant, la coccinelle ne semble pas avoir d'ennemis naturels dans les nouveaux milieux qu'elle colonise. Par contre, les populations nord-américaines sont parasitées par une guêpe qui pond un oeuf à l'intérieur du corps de la «bête à bon Dieu». La larve qui se développe mange sa victime de l'intérieur et finit littéralement par la faire exploser, un peu comme dans le célèbre film Alien. Selon Éric Lucas, il y a fort à parier que la guêpe parasite s'en prendra tôt ou tard à cette nouvelle venue d'Asie. On a cependant constaté que l'arrivée des grands froids, tôt l'automne, provoquait d'importants ravages dans la population.

La coccinelle asiatique ressemble à sa cousine, la coccinelle à sept points, la plus connue du public, d'origine étrangère elle aussi. Par contre, sa livrée est très variable. Elle peut revêtir plusieurs coloris notamment une robe noire avec points rouges, une robe rouge avec points noirs ou même une robe unie orangée, un défilé de mode dont se priverait volontiers Yvette Pratte.