Il y a deux semaines, tout près de 4000 adeptes de jeux de rôle grandeur nature se sont rendus à Saint-Mathieu- du-Parc pour vivre la magie de la Grande Bataille de Bicolline, l’une des principales manifestations médiévales fantastiques au monde. L’immersion est totale notamment parce qu’on y vit dans un véritable village. Rencontre avec les créateurs de certains des plus beaux bâtiments de Bicolline.

Pierre-Marc Durivage et Hugo-Sébastien Aubert
La Presse

MAÎTRE NAIN

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

C’est tout juste derrière l’auberge principale que l’on trouve l’un des secteurs le plus étonnants de Bicolline. Ici, les Nains-Génieurs ont laissé aller leur débordante imagination créative pour construire leurs improbables maisons : barque en guise de toit, deuxième étage rotatif, terrasse en partie croquée par un dragon, rien n’arrête les Nains-Génieurs. « On ne voulait pas faire comme les autres, c’est ça qui nous animait », nous raconte Pierre Gagné, qui a conçu la plupart des bâtiments du secteur avec son comparse Patrick Penning. « Évidemment, c’est plus long à construire. Mais on voulait quelque chose qui se démarque et on trouvait que c’était un beau défi. »

La construction des trois premiers bâtiments des Nains-Génieurs a nécessité un peu moins de 10 000 $ de matériel. Mais Pierre Gagné soutient que le jeu en vaut amplement la chandelle. « Quand on construit, c’est la fête, affirme le retraité de la SAQ. On apprend sur le tas, on fait des erreurs et on recommence. Et pendant qu’on fait ça, on a du plaisir, de la même façon que des gens qui vont à la chasse. »

Avis aux intéressés, le maître nain a plein d’autres idées en tête. « On a eu la piqûre, avoue Pierre Gagné. On a d’autres plans de maisons inusitées, alors si des gens en veulent, on va les bâtir ! »

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Pierre Gagné a mis près de 15 jours pour construire sa maison, sans plan. « Je me suis assis sur le balcon et je me suis dit que ça serait bien de faire le toit comme une coque de bateau à l’envers. On s’est mis à l’œuvre à l’ancienne, avec une corde et des pieux pour faire la courbe du toit. »

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Tous les bâtiments du village des Nains-Génieurs se distinguent non seulement par leurs formes, mais aussi par leurs trouvailles originales, comme la porte de la maison de Pierre Gagné, qui s’ouvre à l’aide d’engrenages fonctionnels.

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La dernière maison des Nains-Génieurs comporte quant à elle un deuxième étage rotatif.

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Même s’il reconnaît savoir travailler de ses mains, Pierre Gagné n’a pas de formation en construction, pas plus que son comparse Patrick Penning. « Toutes les maisons sont des projets communs, soutient Pierre Gagné. Moi, je suis plus cartésien. Patrick, c’est comme quelqu’un qui est tombé dans un chaudron de rêve ! »

RÊVEURS EN CHEF

Ce sont Olivier Renard et Basia Kornaga qui ont organisé la première Grande Bataille en 1996. S’ils ont rapidement permis aux participants de construire leurs propres cabanes sur le site, tout est strictement encadré de nos jours, chaque bâtiment étant construit en vertu d’un bail emphytéotique de 49 ans. Et en respectant des règles d’urbanisme strictes que l’organisation s’efforce de mettre en application dans ses propres constructions. C’est le cas de la Cité, vaste projet qui sera constitué à terme d’une vingtaine de maisons construites selon des méthodes de charpenterie traditionnelle. « On veut que l’expérience commence dès que tu traverses les portes d’entrée, nous explique Olivier Renard en nous faisant visiter la tour qui dominera la place centrale de la future Cité. C’est du jamais-vu ; on parle de bâtiments de trois à quatre étages, le rez-de-chaussée sera voué aux commerces et services, alors que l’on trouvera des chambres aux étages. L’idée est d’offrir une capacité d’hébergement fantastique immersive pendant toute l’année, notamment en pouvant accueillir une clientèle corporative. » Quelques bâtiments thématiques seront aussi construits dans le secteur, comme un moulin ou une tour d’alchimie, par exemple. D’ici 2024, on devrait trouver au-delà de 250 bâtiments sur les 140 hectares du site de Bicolline.

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Fondateurs de Bicolline, Olivier Renard et Basia Kornaga ont vu le Duché se développer à la vitesse grand V au cours des dernières années, notamment avec l’arrivée d’une importante clientèle internationale. 

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La tour de la Cité dominera d’ici 2024 un nouveau secteur de bâtiments à l’architecture traditionnelle qui sera notamment destiné à une clientèle d’affaires.

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Les appartements de la tour, quant à eux, seront prêts à accueillir leurs premiers clients dès l’été prochain. Ils seront meublés, chauffés et alimentés par l’électricité, mais il faudra prendre sa lanterne pour aller aux latrines. « On veut conserver une touche immersive », assure Olivier Renard.

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L’aménagement de la Cité est la clé de voûte d’un plan de développement qui verra dès l’automne la construction d’une nouvelle taverne, d’un deuxième bâtiment destiné aux activités de jeu ainsi que d’un second bloc sanitaire. La construction de ces trois installations nécessitera un investissement de près de 1 million.

PÈRE DE FAMILLE VISIONNAIRE

C’est Guillaume Armbruster, de Plaisirs charpenteresques, qui a le mandat de construire les nouvelles maisons de la Cité. En prévision de la 25e Grande Bataille, l’été prochain, c’est aussi lui qui va reconstruire la vieille auberge, ancienne grange convertie en taverne qui est utilisée depuis les débuts de Bicolline. Mais on peut d’ores et déjà admirer son travail en jetant un coup d’œil à la maison de Jean-François Jobidon, une œuvre de pin et de pruche de trois étages située dans le cœur de la Haute Ville. « Je suis allé voir Guillaume pendant qu’il travaillait sur un autre bâtiment à Bicolline [NDLR : le Clos des Flos] et j’ai trouvé ça super beau, raconte l’informaticien de 54 ans de Drummondville. Je me suis dit : “Allons-y, on va le faire à l’aide de véritables techniques médiévales.” »

C’est un substantiel investissement de près de 50 000 $ que Jean-François Jobidon a fait, lui qui séjournait encore dans le secteur des tentes modernes il y a quatre ans à peine. « C’est pour ma famille et mes enfants que j’ai décidé de construire ma cabane, explique-t-il. Quand on est arrivés ici la première fois, mon fils, qui avait alors 7 ans, m’a dit qu’ici, c’était comme Le Seigneur des anneaux, mais en vrai. Depuis, Bicolline est devenu un événement familial qu’on ne veut pas rater. »

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Jean-François Jobidon a embauché Guillaume Armbruster (à droite) pour réaliser le bâtiment qu’il a imaginé. « Travailler à Bicolline me donne une grande liberté, pas besoin de penser à l’isolation et à l’électricité, soutient le charpentier. Je peux donc m’amuser à faire quelque chose d’un peu plus fantastique. Ce n’est pas ce que je fais tous les jours. »

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Guillaume Armbruster profite de la semaine de la Grande Bataille de Bicolline pour montrer en quoi consiste son travail, en utilisant notamment des outils confectionnés par un forgeron installé dans l’échoppe voisine.

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Après avoir réalisé la maison de Jean-François Jobidon, Guillaume Armsbruster doit construire d’ici l’an prochain deux autres bâtiments pour des participants de Bicolline, sans compter les projets de l’organisation. « Je vais me consacrer à Bicolline pour quelques années, raconte le charpentier. Je ne m’attendais pas à ça, mais disons que ce sont des contrats de rêve pour moi. »

VILLÉGIATEUR IMMERSIF

En dehors des activités habituelles du Duché, tous les propriétaires de bâtiments construits sous bail emphytéotique bénéficient d’un accès exclusif au site pendant un certain nombre de jours chaque année. C’est ce qui a motivé Michel Julien et sa conjointe Christiane Lefebvre à isoler leur bâtiment pour l’hiver. Ils ont ainsi installé un poêle au propane pour le chauffage, caché des panneaux solaires pour l’alimentation électrique, aménagé un baril pour récolter l’eau de pluie. « J’avais un chalet en Abitibi sur les terres de la Couronne, je l’ai vendu un an avant de me construire ici, explique le mécano de 46 ans. En tout, on a accès au site une centaine de jours par année alors que je n’allais pas plus de 15 jours en Abitibi – pendant la période de la chasse. Tout compte fait, tout ce que j’ai aménagé ici me coûterait entre 30 000 $ et 100 000 $ en achetant un terrain. Et c’est seulement à deux heures de la maison, dans un décor médiéval enchanteur. »

De fil en aiguille, le bâtiment est aussi devenu l’espace communautaire de la guilde des Varègues pendant la Grande Bataille. « J’ai construit un plancher sous ma cabane pour y aménager une cuisine d’été, en plus d’installer de gros caissons pour que les gens puissent avoir leurs choses à portée de la main, raconte Michel Julien en nous montrant ses installations. Mais je dois tout faire pour que ça plaise à ma femme parce que le décorum, c’est vraiment important pour elle ! »

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C’est l’organisation de Bicolline qui a proposé à Michel Julien et à son groupe 
de construire des cabanes octogonales sur pilotis dans un secteur qui abritait alors 
des tentes.

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Au total, Michel Julien et Christiane Lefebvre ont investi entre 40 000 $ et
45 000 $ pour leur bâtiment. « On a tout fait nous-mêmes, assure celui qui se fait appeler Ti-Jean à Bicolline. La structure a coûté 8000 $, les murs et le toit isolés environ 12 000 $, ainsi que près de 20 000 $ en accessoires et équipements divers. »

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Sous la cabane de Gaïa et Ti-Jean se trouve une cuisine d’été qui est aussi utilisée comme espace commun de la guilde des Varègues. Toutes les commodités modernes sont soigneusement cachées.

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« Je suis mécanicien de formation, je travaille beaucoup le métal, la soudure, j’ai même une forge chez moi, explique Michel Julien. Par contre, comme je fais aujourd’hui du support technique à distance, travailler sur ma cabane m’a permis de me défouler manuellement ! »

PIONNIERS DE LA VIEILLE VILLE

Les premières cabanes construites par les participants de Bicolline ont aujourd’hui un peu plus de 20 ans. Rudimentaires, souvent dotées d’un revêtement de croûte de bois, elles n’avaient pas grand-chose à voir avec les époustouflants bâtiments que l’on peut admirer de nos jours. Mais quand Claude Desjardins et François Carrère ont construit leur « Crannog » en 2003, ils ont marqué leur époque. Le bâtiment circulaire sur pilotis est encore aujourd’hui remarquable. « Je me souviens qu’Olivier Renard m’a confié qu’on venait de changer le niveau de qualité des bâtiments de Bicolline, se rappelle François Carrère. J’aurais pu faire ça plus simplement, mais l’architecture m’a toujours fasciné. Comme je suis accessoiriste de métier, je considère le “Crannog” comme la plus grosse sculpture que j’ai faite dans ma vie. »

Ils étaient une douzaine d’amis de la guilde du Fhain à avoir investi un peu plus de 1000 $ chacun pour construire le bâtiment de deux étages. « Comme j’ai travaillé comme dessinateur technique, j’ai réussi à modéliser la maquette à l’échelle qu’avait réalisée François, explique Claude Desjardins. On a donc embarqué dans le projet à fond, mais il faut dire que François est un excellent vendeur ! » Originalement installé sur des pilotis de bois, le bâtiment a depuis été soulevé et déposé sur de nouveaux pieux vissés dans le sol pour plus de solidité.

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Claude Desjardins a passé une bonne partie de son été 2003 à travailler sur la cabane de sa guilde. « Je partais de Gatineau le vendredi et je revenais le dimanche soir, se rappelle-t-il. C’était ambitieux, tout à fait. Mais la magie de Bico nous animait ! »

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De nombreuses réunions « en jeu » se sont déroulées au rez-de-chaussée du Crannog – c’est le nom de bâtiments celtiques construits à l’époque sur des talus aménagés dans des lacs.

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Construire un bâtiment circulaire représentait un sérieux défi pour des gens qui n’avaient pas de formation en construction. « On a tous des habiletés manuelles variables, reconnaît Claude Desjardins. Mais François Carrère, qui a eu l’idée originale, est un artiste qui s’investit à fond. À chacune des étapes, il s’arrêtait et se questionnait. Il a le souci du détail ; la bâtisse était vraiment pile poil. »