Qui a dit que dans une maison, les pièces de vie devaient obligatoirement se situer en bas et les chambres, en haut? L'architecte Catherine Milanese a décidé d'ébranler cet ordre établi dans sa propre résidence, en reprenant un vieux concept italien, le piano nobile, qui désigne l'étage du haut comme «noble».

Mis à jour le 1er mai 2018
SOPHIE OUIMET LA PRESSE

Un rez-de-chaussée pour circuler

L'architecte Catherine Milanese a acquis un shoebox en plein coeur de Villeray pour y vivre avec sa famille. Mais le petit bungalow d'un étage était en si piètre état qu'elle a dû le démolir et y ériger une construction neuve. L'avantage? Cela l'a forcée à se demander quelle serait la meilleure façon d'y vivre. Et sa réflexion l'a menée à inverser la perception que l'on a habituellement de nos espaces...

D'abord, le lot est assez étroit, soit environ 20 pi de largeur. Le rez-de-chaussée devait absolument, entre autres fonctions, inclure la circulation entre les entrées avant et arrière, ainsi que les escaliers menant au sous-sol et à l'étage supérieur. Dans tout ce casse-tête, l'architecte ne voyait pas comment elle pourrait en plus y insérer un salon, une cuisine et une salle à manger... tout en créant un espace lumineux!

«On a déjà beaucoup d'activité de vestibule à vestibule, lance la fondatrice de MOA Architecture, en nous faisant visiter sa maison. Donc dans ma tête, pour aller chercher la lumière, ce n'était pas pensable que les pièces de vie soient au rez-de-chaussée.»

Dénué de ces pièces de vie - auxquelles nous nous intéresserons plus loin - , l'étage inférieur est donc constitué d'un couloir public réservé à toutes les circulations et de deux chambres. Tout simplement! Le reste de l'action se concentre à l'étage supérieur.

L'axe public du rez-de-chaussée, situé à gauche de l'entrée principale, est donc consacré aux cages des escaliers qui mènent au sous-sol et à l'étage supérieur, ainsi qu'au couloir qui permet de circuler librement entre les portes avant et arrière.

Photo Ivanoh Demers, La Presse

L'étage n'est pas fait que pour dormir. Il peut devenir un espace de vie des plus plaisants.

L'activité entre les deux vestibules est un aspect qu'il ne faut pas sous-estimer, précise Catherine Milanese, qui est mère d'un garçon de presque 10 ans. «On a juste un enfant, mais souvent, on en a cinq!», lance-t-elle en riant. Son fils Guillaume et sa ribambelle d'amis peuvent ainsi entrer par la porte avant, puis sortir par-derrière, où ils disposent de toute la place nécessaire pour les bottes, les vélos, les trottinettes, les bâtons de hockey...

«Au rez-de-chaussée, il faut gérer tous les usages, et il y en a beaucoup. À Montréal, on est toujours pris entre deux entrées et souvent, les entrées arrière ne sont pas bien gérées: on arrive directement dans la pièce, avec nos bottes... Au moins, ici, les enfants - et les adultes! - ont de l'espace pour se déballer.»=

Des chambres pour dormir

De l'autre côté de ce couloir public, séparée par une paroi, se trouve la zone plus privée. Y sont situées les chambres ainsi que leurs salles de bains, et un bloc de services contenant la salle de lavage et une grande garde-robe.

La chambre de leur fils donne sur la rue, alors que la chambre principale s'ouvre sur la cour. «C'est sombre en bas, mais en fait, c'est très bien pour des chambres. C'est tranquille aussi», note la propriétaire, en précisant qu'avec un bon vitrage, on n'entend pas du tout le bruit de la rue.

Le mur qui sépare l'axe de circulation des chambres contribue à rendre cette zone plus privée. «Le soir, les gens ne nous voient pas de la rue. On peut sortir de la chambre et aller aux toilettes, ou aller de notre chambre à celle de notre fils... C'est plus privatif.»

Il ne nous reste plus qu'à emprunter l'escalier pour voir ce qui se cache à l'étage supérieur!

Photo Ivanoh Demers, La Presse

Puisque les pièces sont assez petites, une grande garde-robe a été installée à l'extérieur des chambres pour laisser plus de place aux meubles. Ici, la chambre principale.

Le piano nobile pour relaxer

C'est quand on arrive à l'étage du dessus que tout le potentiel de la maison se déploie. S'y trouvent la cuisine, la salle à manger et le salon dans une grande pièce où baigne la lumière, même en cette journée timide de printemps.

Y trône aussi un imposant piano noir, qui fait écho au nom du projet, piano nobile. Mais en fait, le concept n'a rien à voir avec l'instrument du même nom...

En italien, piano nobile veut dire «étage noble». Il fait référence à l'étage au-dessus du rez-de-chaussée, qui était considéré comme le plus noble dans l'architecture classique, surtout en Europe. C'est là que les bourgeois vivaient et recevaient. «Les plus beaux logements ne se trouvaient pas au rez-de-chaussée, parce que c'était sombre, et c'était vraiment dans la rue, soutient Catherine Milanese. Le plus bel étage était celui au-dessus. Et c'était toujours celui qui avait les plus hautes fenêtres.»

En effet, s'élever en hauteur permet d'augmenter énormément l'apport de lumière. En contrepartie, il faut accepter qu'on doive monter notre sac de provisions à l'étage... «Mais une fois qu'on y est, on ne bouge plus!», ajoute l'architecte.

Pourquoi un piano, alors? Tout simplement parce que leur fils Guillaume joue de cet instrument...

PHOTO IVANOH DEMERS, LA PRESSE

À l'étage supérieur, on trouve la cuisine, la salle à manger, le salon et... un piano, bien sûr!

Une cuisine pour se rassembler

C'est aussi à cet étage qu'on se rassemble en grand nombre, parce que la famille adore recevoir, jusqu'à 20, 30, 40 ou même 50 personnes!

Puisque la salle à manger ne donne pas sur la cour, on compense avec de grandes baies vitrées qui s'ouvrent vers l'extérieur.

«C'est comme si on était dehors. Avec notre climat, c'est parfois mieux d'avoir un dedans qui devient un peu dehors, que de toujours devoir rentrer quand il pleut...»

Au milieu de la cuisine trône un immense îlot de bois, qui fait environ 15 pi de longueur. «L'idée, c'est d'avoir beaucoup de monde autour, et d'avoir une zone où l'on peut s'asseoir.» C'est ici que mangent les occupants la plupart du temps, la grande table de salle à manger étant davantage utilisée pour les repas plus formels avec invités.

Puisque son conjoint Sébastien - qui travaille d'ailleurs avec elle - adore cuisiner, Catherine en a tenu compte en dessinant la cuisine. L'îlot a donc aussi pour rôle de séparer deux fonctions distinctes: le côté chef et le côté service. «L'idée, c'était de ne pas rentrer en conflit quand on prépare les repas», souligne-t-elle.

Du côté chef, son conjoint dispose de tous les instruments et surfaces nécessaires pour cuisiner. «Il a son évier, sa poubelle, ses linges, ses épices, ses ustensiles, ses couteaux, ses appareils, ainsi que deux fours: un four à pain et un autre traditionnel.»

De son côté, elle bénéficie aussi du nécessaire pour cuisiner. «Je peux couper mes légumes, j'ai mon compost, mon recyclage...» Pour le reste, tout a été calculé pour diminuer les déplacements et maximiser l'efficacité des gestes. «Je prends la vaisselle dans l'armoire, je mets la table, je rince puis ça va au lave-vaisselle.» Tout ça sans avoir à faire plus que quelques pas: «Le chemin est très faible», résume l'architecte.

Photo Ivanoh Demers, La Presse

Ici, on se trouve du côté «chef» de l'îlot, avec tout le nécessaire pour cuisiner. Même les éviers sont dédoublés pour éviter que le couple ne s'accroche en cuisinant. Les luminaires sont des rééditions de lampes de Verner Panton.

Le seul élément qui se dresse au milieu de l'espace est le bloc qui contient le drain de toit, la ventilation et la plomberie. Puisqu'ils n'avaient pas le choix de vivre avec cet élément, ils ont décidé de l'intégrer au design: «Je n'aime pas qu'on voie tout, tout de suite. Alors ce bloc casse un peu la vue quand on arrive, et ça fait qu'on ne voit pas tout de suite les gens dans le salon.»

Cet obstacle contribue aussi à créer un petit espace «bar» à l'autre extrémité de l'îlot, où les convives peuvent prendre un verre avant de se déplacer vers le salon... pour poursuivre la fête.

Une mezzanine pour les invités

«Dans la réglementation, on avait droit à une mezzanine», lance d'emblée Catherine Milanese, architecte.

La mezzanine pouvait faire jusqu'à 40 % de la superficie de l'étage au-dessous. Ils ont donc décidé d'y aménager une chambre pour la visite.

Il y a également une chambre d'amis au sous-sol, mais celle-ci est davantage réservée aux enfants, que ce soit comme salle de jeux ou pour dormir. La chambre de la mezzanine est un peu plus formelle et compte une salle de bains.

Éventuellement, on pourra accéder à une terrasse, au même niveau que les toits de la rue. «C'est très agréable l'été. On est sur les toits, donc on est vraiment seuls ici!», affirme l'architecte.

PHOTO IVANOH DEMERS, LA PRESSE

Une chambre d'amis a été aménagée à la mezzanine, elle-même perchée sur les toits. Le lit est encadré de tables de chevet en teck dénichées chez un antiquaire. Une grande baie vitrée permet d'accéder à ce qui deviendra bientôt une terrasse.