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Des métiers meurent

Librairies.... (Photo d'archives)

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Librairies.

Photo d'archives

 

Myriam Ségal
Le Quotidien

Le forgeron a disparu. L'allumeur de réverbère aussi. Certains métiers évoluent; d'autres meurent inéluctablement. Il faut se résigner à cette étape douloureuse, cruelle pour ceux dont elle est au coeur de leur vie active. Ainsi en est-il, de nos jours, du libraire, du facteur, du releveur de compteur électrique, des clubs vidéo...

Le facteur alourdi ne livre quasiment plus que des avis et circulaires qui filent à la poubelle. Les compteurs électriques seront relevés à distance: la seule lutte valable aurait consisté à exiger que le centre de prélèvement électronique s'installe dans une région productrice d'énergie. Les clubs vidéo deviennent des confiseries.

Libraire

C'est un beau métier, libraire. On dévore toutes les chroniques de livres, on idolâtre Bernard Pivot, on arpente et partage les univers variés des auteurs imaginatifs. On connaît ses clients: celui-là en quête d'évasion, celui-là avide de connaissances. On leur propose un bout de ciel ou un aperçu de l'enfer selon qu'ils ont l'âme légère ou torturée. On tente de séduire avec des bandes dessinées le «préado» qui ronchonne à sa mère: «t'as-tu fini?». On aime l'odeur du papier neuf, les jolies reliures.

Mais les clients passent plus rarement. À la rentrée scolaire, en quête du livre miraculeux qui accrochera les jeunes, ou à la recherche d'un cadeau. Vous proposez la biographie ou le roman à la mode, et ils vous lancent négligemment: «On l'a lu, on l'a trouvé chez Costco!» Sans compter l'internet, les «Amazon» et «Archambault», les tablettes électroniques et liseuses. À la grande surface, la vente facile, la grosse commande; au libraire, la petite vente laborieuse, pour laquelle il a fallu appeler le fournisseur, chercher, pitonner. À elle, les salamalecs des banques et les cartes de crédit spéciales avec escomptes; à lui de payer une rançon à ces rapaces. À elle l'inventaire simple, facile à épuiser; à lui, des stocks d'invendus variés pour que chaque lecteur exigeant trouve son compte.

C'est injuste.

Sous les assauts des librairies agonisantes, les députés discutent en commission parlementaire d'imposer un prix unique pour le livre. Fini, de trouver les «50 nuances de Grey» à 3$ de moins au Walmart!

Les libraires espèrent ainsi endiguer l'hémorragie, que l'amateur de livre à succès leur revienne, en empêchant la grande surface de couper les prix. Mauvais calcul. On achète un livre chez Jean Coutu par opportunisme, pas par économie. Parce qu'on n'a plus le temps ni le goût de faire un détour pour musarder dans une librairie. On trouve tout sur le web: les conseils, les forums, et même des extraits pour nous appâter.

Phénomène

Aux États-Unis, il se vend plus de livres électroniques que de livres papier. L'anti-américanisme à la mode sur le Plateau a beau faire passer les Américains pour de sombres abrutis, ils lisent bien plus que les Québécois.

Ici, les salons du livre continuent à occulter tout le phénomène du livre électronique. Comme l'industrie musicale face aux «MP3» autrefois, celle du livre québécois traite le livre électronique comme un phénomène marginal. Seul «Archambault» en offre vraiment: mais c'est limité, et très cher, faute de concurrence. À peine 3 ou 4$ de moins que les versions papier. Une mine d'or, quand on pense que le livre électronique ne se prête pas, comme le bon vieux bouquin qui passait de main en main. Chaque lecteur doit maintenant acheter le sien!

Effet pervers de cette bouderie un brin affolée: on achète de plus en plus de livres dans la langue de Shakespeare, on s'anglicise doucement pendant que le monde culturel québécois mène son combat d'arrière-garde.

Vivement, que l'industrie du livre lâche le complexe de l'autruche; qu'elle crée de la concurrence dans l'offre numérique, des services en ligne. Et que le gouvernement l'aide dans ce virage douloureux et nécessaire, plutôt que de punir la mère de famille pressée qui cueille un bouquin en faisant son épicerie...

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