(Mardan) Sous le soleil éclatant de l’aube, dans le nord-ouest du Pakistan, Sadria Hussain saisit une glacière remplie de flacons de vaccins antipolio. Veillant sur elle et sa partenaire, un policier ôte la sangle de son fusil et dresse son regard vers l’horizon.

Publié le 27 janvier
Joe STENSON Agence France-Presse

Ensemble, les trois commencent à faire du porte-à-porte dans les faubourgs de la ville de Mardan, pour convaincre les parents de leur laisser verser dans la bouche des jeunes enfants des gouttes d’un liquide rose et amer.

Le vaccin contre la poliomyélite, un virus qui envahit le système nerveux central et peut causer une paralysie irréversible, est ici administré par voie orale.

Le Pakistan est l’un des deux seuls pays au monde, avec l’Afghanistan, où la polio reste endémique. Mais il célèbre jeudi une année sans que le moindre cas ait été recensé, ce qui n’était encore jamais arrivé dans son histoire.

La dernière infection au poliovirus sauvage au Pakistan, pays de 220 millions d’habitants, remonte officiellement au 27 janvier 2021.  

Pour éradiquer complètement la maladie, trois années doivent s’écouler sans qu’aucun cas ne soit répertorié.

Mais dans un pays où la vaccination se heurte à une suspicion persistante et où les attaques contre des équipes chargées de vacciner les enfants sont fréquentes, une année écoulée sans le moindre cas est une étape plus que symbolique.

Dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, où se trouve Mardan, les vaccinateurs sont souvent ciblés par les militants du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), les talibans pakistanais.

« La vie ou la mort, c’est dans les mains de Dieu » évacue Sadria, en se faufilant dans un dédale de maisons aux hauts murs. « Nous devons venir », dit-elle à l’AFP sur un air de défi. « On ne peut pas juste renoncer parce que c’est difficile ».

« Des cibles faciles »

Le TTP, un mouvement distinct des talibans afghans, mais qui partage avec eux des racines communes, a plongé le Pakistan dans une période d’intenses violences après sa formation en 2007.

Il a tué en moins d’une décennie des dizaines de milliers de civils pakistanais et membres des forces de sécurité, et a contrôlé les zones tribales du nord-ouest du Pakistan, à la frontière avec l’Afghanistan, avant d’en être délogé à partir de 2014.

Le TTP s’est redressé à partir de l’été 2020 et, encouragé par le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan, a depuis multiplié les attaques au Pakistan, moins meurtrières que par le passé et principalement contre les forces de sécurité.

Les policiers accompagnant les équipes de vaccination contre la polio sont souvent au rang des victimes. Mardi, l’un d’entre eux a été tué à Kohat, à 80 km au sud-ouest de Mardan.

Selon la presse pakistanaise, plus de 70 vaccinateurs antipolio ont été tués depuis 2012, principalement dans le Khyber Pakhtunkhwa.

Un porte-parole du TTP a toutefois affirmé à l’AFP que le mouvement n’avait jamais attaqué de vaccinateurs et que sa cible était les forces de sécurité. « Elles seront visées partout où elles travaillent », a-t-il dit.

« Ce sont des cibles très faciles », admet Habib Ullah Arif, le principal responsable administratif à Mardan.

À ses yeux, la lutte contre la polio est entremêlée à celle contre les militants islamistes. « Il n’y a qu’un concept : nous allons vaincre la polio, nous allons vaincre le militantisme », assène-t-il.

« Une situation complexe »

Des campagnes de vaccination existent depuis 1994 au Pakistan. Près de 260 000 vaccinateurs sont employés, et elles sont lancées régulièrement, par régions.

Mais la méfiance à l’encontre des équipes médicales est souvent de mise dans les zones rurales. « Dans certains endroits du Pakistan, c’était considéré comme un complot occidental », explique Shahzad Baig, chef du programme national d’éradication de la polio.

Les théories, relayées par des religieux ultraconservateurs, sont multiples : les vaccinateurs sont des espions, les vaccins rendent infertiles ou contiennent du porc, interdit par l’islam.

La première a été alimentée par l’organisation d’une fausse campagne de vaccination par la CIA pour retrouver le chef d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden, tué en 2011 à Abbottabad (nord).

« C’est une situation complexe », souligne M. Baig. « C’est socio-économique, c’est politique ».

La frontière poreuse avec l’Afghanistan, où le TTP a ses bases arrière, favorise aussi la circulation de la polio. « Pour ce qui est du virus, le Pakistan et l’Afghanistan sont un pays », constate M. Baig.

À Mardan, les dix équipes de deux vaccinatrices et un policier armé continuent à aller de porte en porte. Elles marquent dessus à la craie la date de leur passage et trempent les doigts des enfants dans de l’encre indélébile pour signaler qu’ils sont vaccinés.

« La peur est toujours présente à notre esprit, mais nous devons faire quelque chose pour servir notre pays », explique Zeb-un-Nissa, une vaccinatrice. « Nous devons éradiquer cette maladie ».