Les attaques de milices pro-iraniennes contre les intérêts américains en Irak et les représailles des États-Unis contre elles n’ont rien d’inusité. Le moment choisi par les Américains pour mener trois raids aériens lundi dernier et la sophistication des drones utilisés par les groupes armés soulèvent cependant des questions. Explications.

Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

Ligne rouge

Depuis des années, l’Iran et les États-Unis se livrent à une démonstration de force au Proche-Orient. Les milices pro-Iran en Irak connaissent bien la « ligne rouge » dictée par les États-Unis : la mort d’un Américain dans une attaque dans ce pays entraînera une réponse forte. Or, les trois raids aériens menés par les États-Unis lundi à la frontière syro-irakienne semblaient cette fois préventifs.

« Je crois que le grand danger de définir une ligne rouge est que l’autre côté va tenter de s’en approcher le plus possible », estime Patrick Clawson, directeur de recherche au groupe de réflexion Washington Institute. Selon lui, la présence de drones armés créait « un environnement dans lequel il était très difficile pour les Américains de continuer leur travail », qui consiste notamment à assister les forces locales contre le groupe terroriste État islamique, justifiant une frappe.

Bien sûr, les informations restent partielles. Difficile de savoir si les services de renseignement ont détecté une menace ou si le gouvernement américain a voulu envoyer un message politique à l’Iran, souligne Thomas Juneau, professeur agrégé à l’Université d’Ottawa.

Sophistiqués

En avril et en mai, les milices ont utilisé à au moins trois reprises de petits drones chargés d’explosifs pour attaquer des bases américaines en Irak, selon le New York Times. « La guerre par les airs est en train de changer, note M. Clawson, citant des exemples en Libye et en Arménie. Et il y a beaucoup plus d’acteurs dans ces guerres aériennes qui possèdent une technologie avancée. Ce qu’on voit avec les drones en Irak, ça en fait partie. Il n’y a plus une poignée de pays qui peuvent dominer les airs avec des avions super avancés. »

Les systèmes de défense américains sur place ne sont pas encore tout à fait adaptés à ces technologies moins coûteuses et plus accessibles, explique un ancien agent de renseignement américain. « [Les milices] ont trouvé des vulnérabilités dans le système antiaérien américain, dit Michael Pregent, maintenant chercheur senior du groupe de réflexion Hudson Institute. Les systèmes déployés au Moyen-Orient sont pensés pour des roquettes et des missiles, pas pour des drones qui volent sous le radar. »

Escalade

Le soir même des frappes américaines, une ONG a rapporté des tirs d’obus sur une base de l’est de la Syrie, selon l’Agence France-Presse. Pourtant, peu d’experts semblent s’attendre à une escalade de violence.

Michael Pregent va plus loin en interprétant les dernières frappes des États-Unis comme une action « vide », destinée à montrer au public américain que son gouvernement ne se laisse pas faire. « Ça ne veut rien dire, ça ne fait rien », assure-t-il.

Les États-Unis n’ont pas confirmé de morts dans leurs frappes. L’Observatoire syrien des droits de l’homme a de son côté rapporté la mort de sept miliciens.

La situation serait plus risquée si des attaques faisaient des victimes du côté américain, dit M. Juneau.

« L’Iran a évidemment une grosse influence sur [les milices], mais qu’un de ces groupes aille un peu plus loin que ne le voudrait l’Iran, ce n’est pas impossible », avance Thomas Juneau.

Milices

M. Pregent croit au contraire que chaque geste des milices en Irak reçoit l’aval, tacite ou explicite, du régime iranien. « Elles ne font rien sans l’accord de Téhéran, dit-il. Elles ne sont pas rebelles, elles sont alignées directement avec [l’Iran]. »

Les frappes se voulaient peut-être un message à l’Iran pour que le pays continue à s’assurer que les groupes armés lui obéissent, avance M. Clawson. « Nous ne pouvons pas être à 100 % certains que ces milices font ce que l’Iran leur dit de faire, dit-il. Je pense qu’un des motifs derrière les frappes américaines était d’envoyer un message aux Iraniens pour qu’ils gardent le contrôle des drones. »

Deux groupes ont été ciblés lundi, selon un porte-parole américain : Kata’ib Hezbollah et Kata’ib Sayyid Al-Shuhada. Les raids aériens auraient visé un entrepôt d’armes et des endroits stratégiques des milices.

Nucléaire

En 2015, l’Iran a signé un accord avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU – les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Chine et la Russie – et l’Allemagne pour une levée des sanctions internationales en échange de son engagement à ne jamais se doter de l’arme atomique et à réduire de façon importante son programme nucléaire. Donald Trump a retiré son pays de l’accord trois ans plus tard, rétablissant les sanctions.

Joe Biden avait promis de revenir sur cette décision et des négociations sont en cours.

Les frappes se sont donc déroulées dans ce contexte particulier. « Pendant ces négociations, l’Iran va constamment provoquer en attaquant des bases américaines en Irak, en annonçant de nouveaux progrès dans ses programmes nucléaires et, quand l’Iran fait ça, c’est pour se construire plus de capital de négociations », explique M. Juneau.

Avec l’Agence France-Presse