(Téhéran) Le président iranien Hassan Rohani a indiqué mercredi avoir écrit au guide suprême Ali Khamenei pour lui demander d’autoriser une concurrence accrue à la présidentielle de juin, après la disqualification de plusieurs candidats majeurs.

Marc JOURDIER Agence France-Presse

« Le cœur des élections, c’est la concurrence. Si vous enlevez cela, vous avez un cadavre », a déclaré M. Rohani dans un discours télévisé, au lendemain de l’annonce du rejet des candidatures de son premier vice-président Eshaq Jahanguiri et d’un de ses principaux alliés, Ali Larijani.

« J’ai écrit au Guide suprême hier [lui demandant] s’il peut aider sur ce point », a ajouté M. Rohani.

Les Iraniens sont appelés à élire un successeur à M. Rohani le 18 juin, dans un climat de mécontentement général face à la grave crise économique et sociale que traverse le pays, et après la répression violente des vagues de contestation de l’hiver 2017-2018 et de novembre 2019.

Pour les réformateurs et les modérés qui gouvernent avec M. Rohani depuis 2013, la solution aux problèmes du pays réside dans les discussions en cours à Vienne pour tenter de relancer l’accord international sur le nucléaire iranien de 2015 en y réintégrant les États-Unis.

Au contraire, les ultraconservateurs et bien des conservateurs accusent M. Rohani de s’exonérer de ses responsabilités en imputant les difficultés actuelles à la seule faute des États-Unis et des Européens, les premiers pour avoir dénoncé ce pacte en 2018, les seconds pour n’avoir pas aidé Téhéran à contrer les effets dévastateurs des sanctions américaines contre l’Iran rétablies ou instituées depuis lors.  

« Maintien de la légitimité »

Sur quelque 600 candidats au scrutin du 18 juin, le Conseil des gardiens de la Constitution, organe non élu chargé du contrôle de l’élection, en a autorisé sept à concourir, dont cinq ultraconservateurs.

À la surprise générale, le Conseil des gardiens a invalidé M. Larijani, ancien président du Parlement et conseiller de M. Khamenei, ainsi que M. Jahanguiri, parmi d’autres noms connus, semblant offrir la victoire sur un plateau au chef du pouvoir judiciaire, l’ultraconservateur Ebrahim Raïssi, qui avait obtenu 38 % des voix face à M. Rohani il y a quatre ans.

PHOTO ANWAR AMRO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Ali Larijani

Nombre de médias iraniens voyaient en M. Larijani le seul candidat capable de faire de l’ombre à M. Raïssi, désormais « candidat sans rival », selon le journal réformateur Etemad.  

Crédité d’un large soutien dans l’opinion, l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad (populiste), a lui aussi été interdit de présidentielle, mais cette décision était attendue puisqu’il avait déjà été invalidé en 2017.

Alors que les rares projections disponibles laissent présager d’une très forte abstention le 18 juin, M. Rohani, qui ne peut se représenter, s’est inquiété d’un manque de mobilisation populaire le jour du scrutin, jugeant que pareil scénario pourrait nuire « au maintien de la légitimité » de la République islamique.

« Adieu au réformisme ? »

En février 2020, les législatives ont été marquées par une abstention record (57 %) sur fond d’invalidation massive de candidats modérés et réformateurs, et de désenchantement face à l’échec de la politique d’ouverture de M. Rohani.

L’ayatollah Khamenei plaide depuis des semaines pour une participation « massive » et « révolutionnaire » le 18 juin. En 2005, son intervention avait conduit le Conseil des gardiens à finalement valider les candidatures à la présidentielle de deux hommes politiques qu’il avait d’abord rejetées.  

La publication de la liste des candidats autorisés à se présenter nourrit une avalanche de critiques en Iran, où le Conseil des gardiens est régulièrement accusé de sélectionner les postulants de manière totalement arbitraire, voire d’influer directement, par ses choix, sur les résultats du scrutin.

La décision du Conseil « transforme l’élection en une nomination », estime Majid, un ingénieur interrogé par l’AFP : « Avant c’était déguisé, maintenant cela ne l’est même plus ».

« Adieu au réformisme ? » s’interroge en une le quotidien réformateur Shargh, pour qui « même les plus sceptiques n’avaient pas imaginé qu’on puisse pousser ainsi vers la sortie [toute une famille] politique ».

À l’inverse, le journal ultraconservateur Keyhan soutient que le Conseil des gardiens est tenu par la Constitution et qu’il « ne peut pas agir sur la base de préférences personnelles ».

« Il est crucial que la participation soit maximale le 18 juin, mais cette responsabilité n’incombe pas au Conseil », écrit Keyhan, pour qui le gouvernement sera seul responsable si les électeurs boudent les urnes ce jour-là.