Au sixième jour d’un conflit qui s’aggrave d’heure en heure, l’armée israélienne a bombardé une tour abritant les locaux de médias étrangers, dont l’Associated Press (AP), samedi après-midi. Une atteinte à la liberté de la presse dénoncée à l’international, occultant du même coup des tensions intercommunautaires qui s’intensifient, arguent les experts.

Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

Le conflit israélo-palestinien a atteint un nouveau sommet de violences, samedi, alors que les bombardements israéliens ont frappé Gaza de plein fouet. L’une des cibles, le bâtiment al-Jalaa de 12 étages, où se trouvaient les bureaux de l’AP, de la chaîne de télévision Al-Jazeera et de plusieurs autres médias, s’est effondrée samedi après-midi. Une heure plus tôt, l’armée israélienne avait prévenu le propriétaire de l’immeuble de la frappe, ce qui a permis à ses occupants d’évacuer les lieux.

Aucun blessé n’a été rapporté dans la frappe contre cette tour.

« La campagne se poursuivra tant qu’elle sera nécessaire », a déclaré le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou dans un discours télévisé samedi soir, affirmant que des services de renseignement militaire du Hamas opéraient à l’intérieur du bâtiment.

Mais à Gaza comme ailleurs dans le monde, les médias ont plutôt dénoncé une attaque contre la liberté de la presse. « Le monde en saura moins sur ce qui se passe à Gaza à cause de ce qui s’est passé aujourd’hui », a déclaré Gary Pruitt, président et directeur général de l’AP. « Nous sommes choqués et horrifiés que l’armée israélienne ait pris pour cible et détruit le bâtiment abritant le bureau de l’AP et d’autres organisations de presse à Gaza. »

Le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, António Guterres, s’est dit « profondément perturbé » par l’attaque, de même que le ministre des Affaires étrangères du Canada Marc Garneau, qui a insisté sur « l’importance fondamentale de protéger les journalistes ».

Le chef du bureau d’Al-Jazeera en Israël et dans les Territoires palestiniens Walid al-Omari a lui estimé qu’Israël avait « décidé non plus de causer des destructions et des morts, mais aussi de faire taire ceux qui le montrent », a t-il déclaré à l’AFP.

Pour le spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient à l’Université de Californie à Los Angeles James Gelvin, il est « très probable » que l’attaque visait à nuire au travail des journalistes. Un avis que partagent les autres experts interrogés par La Presse.

« L’État israélien croit généralement que les journalistes sont contre lui », ajoute Sami Aoun, politologue à l’Université de Sherbrooke.

Il avance qu’il pourrait aussi y avoir une raison militaire à la frappe. Ce ne serait pas la première fois que l’armée israélienne attaque des tours civiles, qui peuvent servir de points de tir pour les militaires du Hamas.

« Rappelons-nous qu’il s’agit d’une guerre asymétrique entre une armée classique, dominante et puissante, et une milice qui n’est pas en mesure de croiser le fer sur un vrai champ de bataille », précise M. Aoun.

Pour le responsable du programme en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, Patrick White, il n’y a pas de doute : l’opération est une « grave attaque contre la liberté de la presse ».

L’AP, Al-Jazeera et les autres médias à Gaza ne font que leur travail : rapporter les faits sur le terrain dans un contexte très difficile.

Patrick White, responsable du programme en journalisme à l’UQAM

Et il le deviendra davantage dans les prochains jours, craint le sociologue de l’UQAM Rachad Antonius. « Israël a évacué les journalistes [de leurs bureaux] pour qu’ils ne puissent plus travailler, qu’ils ne puissent plus raconter la vraie histoire », estime l’expert.

Plus tôt cette semaine, l’armée israélienne se serait servie des médias à son avantage dans ce conflit, ajoute James Gelvin. Tsahal avait déclaré aux journalistes qu’une invasion terrestre de Gaza avait été lancée, avant de se rétracter quelques heures plus tard, évoquant un « problème de communication interne ». Un correspondant militaire de la télévision israélienne, Or Heller, a affirmé peu après qu’il s’agissait d’une ruse pour piéger le Hamas.

Des tensions intercommunautaires qui s’intensifient

Aux premières heures de la journée, une autre frappe aérienne israélienne a touché un immeuble résidentiel dans un camp de réfugiés de Gaza, tuant deux femmes et huit enfants. Le domicile de Khalil al-Hayeh, un haut responsable politique du Hamas, a également été la cible de tirs. Sa mort n’a pas été confirmée.

Pour le professeur James Gelvin, l’opération de Tsahal de samedi est « un spectacle secondaire par rapport à ce qui se passe à l’intérieur d’Israël ». Les affrontements entre citoyens juifs et arabes se sont enflammés une fois de plus dans les rues d’Israël et jusqu’en Cisjordanie, alors que les Palestiniens ont marqué samedi l’anniversaire de la Nakba, la « Catastrophe », en souvenir des quelque 700 000 personnes qui ont été expulsées en 1948 lors de la création de l’État israélien.

PHOTO EMMANUEL DUNAND, AGENCE FRANCE-PRESSE

Les forces de sécurité israéliennes tentent de retenir une Palestinienne dans le quartier de Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est, où les expulsions imminentes de familles palestiniennes ont alimenté la colère.

Deux Palestiniens sont morts sous les tirs des forces israéliennes en Cisjordanie lors de cette commémoration, selon les autorités palestiniennes.

La violence intercommunautaire est sans précédent. Nous n’avons jamais vu ça dans l’histoire d’Israël.

James Gelvin, spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient à l’Université de Californie à Los Angeles

Pour les prochaines semaines, l’expert entrevoit plusieurs scénarios, le plus probable étant une « forte répression des protestations palestiniennes ». « Israël a certainement les capacités militaires pour le faire. Il est aussi possible, mais moins probable, que l’on assiste à une expulsion massive des Palestiniens [du territoire israélien] », ajoute-t-il. De son côté, Rachad Antonius prévoit « une aggravation des attaques contre Gaza dans les prochains jours ».

Depuis lundi, les autorités palestiennes rapportent au moins 147 morts à Gaza, dont 41 enfants et 1100 blessés. En Israël, ce serait dix personnes qui ont été tuées, dont un enfant, et près de 600 blessés.

Rappelons que c’est la menace d’expulsion de familles palestiniennes au profit de colons juifs à Jérusalem-Est qui a mis le feu aux poudres. Depuis le début du mois de ramadan, des contestataires palestiniens et la police israélienne se sont affrontés à ce sujet sur l’esplanade des Mosquées, situation qui a culminé par un barrage de roquettes du Hamas tirées vers Israël en signe de « solidarité » avec les Palestiniens blessés lors de ces heurts.

 Avec l’Agence France-Presse et l’Associated Press