(Ryad) Les pourparlers secrets entre l’Arabie saoudite et son grand rival iranien sont le signe d’un revirement diplomatique après des années de tensions et de conflits par procuration, au moment où le royaume pétrolier du Golfe tente désespérément de se sortir du bourbier yéménite.

Anuj CHOPRA Agence France-Presse

L’Irak a accueilli des discussions entre Riyad et Téhéran « plus d’une fois », a assuré mercredi le président Barham Saleh, après l’annonce de la visite d’une délégation saoudienne dirigée par le chef des services de renseignements, Khalid ben Ali al-Humaidan, pour rencontrer des responsables iraniens à Bagdad le 9 avril.  

Le royaume devrait tenir d’autres discussions ce mois-ci, selon de multiples sources.

Le dialogue marque le premier effort significatif pour désamorcer les tensions depuis que les puissances régionales ont coupé les liens en 2016 après que des manifestants iraniens, furieux de l’exécution par l’Arabie saoudite d’un religieux chiite, ont attaqué des missions diplomatiques saoudiennes.

Riyad cherche désormais le soutien de Téhéran pour se sortir du bourbier au Yémen, un coûteux engagement militaire de six ans pour soutenir le gouvernement de ce pays voisin pauvre et divisé.

Les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, y ont lancé en février une nouvelle offensive pour s’emparer de Marib, dernier bastion du pouvoir dans le nord qu’ils contrôlent largement, notamment la capitale Sanaa.

Parallèlement aux efforts déployés à Bagdad, une délégation américaine dirigée par l’envoyé spécial Tim Lenderking et le sénateur Chris Murphy a rencontré la semaine dernière l’émissaire des Nations unies Martin Griffiths à Oman, lequel espère obtenir un cessez-le-feu pour contenir le désastre humanitaire.  

« Il y a un lien direct entre les pourparlers menés par l’Arabie saoudite et l’Iran et ce qui se passe à Mascate, étant donné l’influence des Iraniens sur les houthis », a déclaré à l’AFP Ahmed Nagi, chercheur au centre de réflexion Carnegie Middle East Center.  

« Tous les efforts visent à une désescalade du conflit entre les Saoudiens et les houthis », a-t-il ajouté.

Montrer patte blanche à Biden

L’Arabie saoudite et l’Iran ont soutenu des camps adverses dans plusieurs conflits régionaux, de la Syrie au Yémen. Riyad considère les milices soutenues par Téhéran comme une menace majeure, en particulier les houthis qui ont multiplié les attaques contre les installations pétrolières du royaume.  

Les récentes tractations diplomatiques interviennent alors que le président américain, Joe Biden, tente de relancer le JCPOA, l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, conspué et abandonné par son prédécesseur, Donald Trump.

L’Arabie saoudite, puissance sunnite particulièrement horrifiée par l’influence régionale grandissante de l’Iran chiite, espère avoir « une place dans une pièce à côté de la salle » des négociations, a dit à l’AFP un responsable occidental au fait du dossier.

« Il n’y a rien de plus important dans le dialogue entre l’Arabie saoudite et l’Iran », a confirmé à l’AFP Cinzia Bianco, chercheuse sur le Golfe au Conseil européen des relations étrangères (ECFR).  

Selon elle, ce revirement diplomatique vise à un échange « Yémen contre JCPOA », Riyad baissant le ton sur le nucléaire iranien dans l’espoir que Téhéran l’aide à trouver une issue au Yémen.

Les autorités saoudiennes n’ont pas répondu aux sollicitations de l’AFP. Mais une source proche des dirigeants a prévenu que le royaume attendait peu de son dialogue avec l’Iran, après des années de rivalité féroce.  

Avec une image ternie par une politique étrangère tonitruante et une répression tous azimuts des opposants politiques, l’Arabie saoudite s’efforce de faire baisser la température sur plusieurs fronts au Moyen-Orient.

En janvier, Riyad s’est réconcilié avec le Qatar après l’avoir accusé pendant plus de trois ans de soutenir les extrémistes et semer le trouble dans la région.

Mais sa principale préoccupation reste le Yémen, une guerre qui a fait des dizaines de milliers de morts, selon les ONG, et plongé le pays dans ce que l’ONU appelle le pire désastre humanitaire au monde.

« Les houthis préféreraient être les interlocuteurs de l’Arabie saoudite et ne voudront pas que l’Iran prenne leur place », a averti Elana DeLozier, chercheuse au centre de réflexion Washington Institute for Near East Policy.