La décision de la nouvelle administration américaine de suspendre son soutien à l’offensive menée par l’Arabie saoudite au Yémen représente un pas important en vue de rétablir la paix dans le pays, mais ne suffira pas en soi pour faire cesser le conflit.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Elle pourrait même renforcer paradoxalement l’intransigeance des rebelles houthis alors que les autres pays fournissant des armes à Riyad sont pressés d’emboîter le pas à Washington.

« À court terme, les grands gagnants sont les houthis, et l’Arabie saoudite est placée sur la défensive », résume Thomas Juneau, spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l’Université d’Ottawa.

Les rebelles chiites, qui contrôlent de vastes régions de l’ouest et du nord du pays, dont la capitale Sanaa, sont « dominants sur le terrain » et savent que la coalition internationale menée par le régime saoudien n’est pas en mesure de les battre, relève l’analyste.

« Ils sont prêts à être patients dans le contexte pour aller chercher le maximum de concessions à la table de négociations », souligne M. Juneau.

L’Iran, qui a intensifié son soutien militaire aux rebelles depuis que l’Arabie saoudite s’est portée en 2015 à la défense du régime du président en exil du Yémen, Abed Rabbo Mansour Hadi, risque aussi de s’opposer à toute solution susceptible d’affaiblir la position des houthis.

Téhéran, note M. Juneau, veut que le groupe en vienne à terme à tenir un rôle similaire à celui du Hezbollah au Liban et constitue un levier potentiel pour peser sur l’Arabie saoudite.

Les houthis ont lancé de nombreuses attaques contre le territoire saoudien au cours des dernières années en guise de représailles contre les frappes aériennes menées par Riyad, qui chapeaute, avec l’aide des Émirats arabes unis, une coalition de plusieurs dizaines de pays.

Amnistie internationale a encore dénoncé récemment le lourd bilan civil de ces frappes, arguant que des dizaines d’entre elles sont assimilables à des crimes de guerre.

L’organisation s’est félicitée dans ce contexte de la décision américaine, relevant qu’elle marquait « une pause bienvenue dans un chapitre honteux de l’histoire ».

Le directeur du plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Philippe Nassif, a indiqué dans un communiqué que les autres pays occidentaux fournissant des armes aux Saoudiens devraient en faire autant, en nommant explicitement la France et la Grande-Bretagne.

Le Canada emboîtera-t-il le pas ?

Le président américain Joe Biden n’a pas expliqué précisément l’étendue des mesures envisagées par son administration, se limitant à dire que la vente des armes « pertinentes » au conflit serait interrompue. Il a souligné que les États-Unis continueraient par ailleurs d’aider les Saoudiens à se prémunir contre des attaques pouvant cibler leur territoire.

Peggy Mason, qui chapeaute le Rideau Institute, pense que le Canada devrait s’inspirer de l’initiative de Washington et interrompre la vente de véhicules blindés à l’Arabie saoudite.

Mme Mason rappelle, dans une déclaration envoyée à La Presse mardi, qu’un comité d’experts des Nations unies a inclus l’année dernière le Canada dans la liste des États qui continuent d’exporter des armes à des belligérants du conflit yéménite et aident à « perpétuer » les combats.

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) a formulé une demande similaire la semaine dernière en relevant que le bilan saoudien en matière de droits de la personne justifiait une telle mesure.

Le ministère des Affaires étrangères assure qu’aucun permis d’exportation d’armes susceptible de mener à des violations des droits de la personne n’est autorisé.

La Grande-Bretagne a indiqué dans la même veine, au cours des derniers jours, qu’elle prenait « très au sérieux » ses responsabilités en matière d’exportation d’armes et qu’elle continuerait à le faire sans égard à la stratégie adoptée par les États-Unis.

Thomas Juneau pense que le Canada devrait agir de manière « multilatérale » s’il décide de suspendre la vente de véhicules blindés et s’assurer que les autres pays concernés par les ventes d’armes en font autant pour avoir un impact maximal sur l’évolution du conflit au Yémen.

Les houtis, « groupe terroriste »

Les États-Unis ont aussi annoncé qu’ils entendaient retirer la désignation des houthis comme « groupe terroriste », une décision qui avait été prise à la toute fin du mandat de l’ex-président Donald Trump en janvier.

Joe Biden a indiqué que ce renversement de position n’excusait pas la « conduite répréhensible » des rebelles chiites, qui sont aussi soupçonnés de nombreux crimes de guerre, mais visait plutôt à éviter d’exacerber la grave crise humanitaire en cours au Yémen.

PHOTO EVAN VUCCI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le président Joe Biden au département d’État à Washington, jeudi dernier, alors qu’il fait l’annonce de la suspension du soutien à l’offensive saoudienne au Yémen

Plusieurs organisations humanitaires avaient prévenu que les sanctions liées à cette désignation étaient susceptibles de nuire à l’acheminement de diverses formes d’aide à la population, particulièrement dans les zones sous contrôle houthi.

Le représentant au Yémen du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Jean-Nicolas Beuze, a indiqué mardi que cette marche arrière américaine était un « soulagement ».

Le porte-parole s’est également réjoui de l’interruption des ventes d’armes américaines à l’Arabie saoudite et a dit espérer que l’initiative serait imitée par les autres pays exportateurs.

« Toute mesure visant à ralentir le conflit qui envoie un message fort relativement à la nécessité de retourner à la table des négociations est grandement appréciée », souligne M. Beuze.