(Istanbul) Les autorités turques ont à nouveau arrêté jeudi plusieurs dizaines de personnes qui manifestaient en soutien à des étudiants protestant contre la nomination d’un recteur proche du pouvoir, faisant fi de vives critiques de Washington.

Agence France-Presse

Selon un photographe de l’AFP, des policiers ont repoussé avec leurs boucliers plusieurs dizaines de personnes, dont des députés d’opposition, qui tentaient de se rassembler à l’appel de divers groupes de gauche à Kadiköy, district situé sur la rive asiatique d’Istanbul.

Au moins 20 personnes ont été interpellées et les protestataires n’ont pas pu faire de déclaration, selon la même source.

Ce rassemblement visait à soutenir les étudiants de la prestigieuse Université du Bosphore (Bogazici, en turc), à Istanbul, qui manifestent depuis un mois contre la nomination par le président Recep Tayyip Erdogan d’un recteur proche de son parti, le 1er janvier.

Par ailleurs, au moins 36 personnes ont été interpellées à Bursa (nord-ouest), Canakkale (ouest) et Samsun (nord) lors de manifestations en soutien avec les étudiants de Bogazici, selon un groupe de soutien des protestataires et des médias locaux.

La répression contre ces manifestations s’est intensifiée cette semaine, la police dispersant plusieurs rassemblements en tirant des grenades lacrymogènes et des balles en plastique et arrêtant des centaines de personnes.

Le ministère turc de l’Intérieur a déclaré jeudi que 528 personnes avaient été arrêtées en lien avec les manifestations depuis le mois dernier. Parmi elles, 498 ont été relâchées, dont 108 sous contrôle judiciaire, deux placées en détention préventive et les autres étaient toujours en garde à vue.

Dans ce contexte explosif, plusieurs dirigeants de l’opposition ont appelé le nouveau recteur de l’Université du Bosphore, Melih Bulu, à démissionner, mais ce dernier s’est dit déterminé à rester en fonction.

l’UE « sérieusement préoccupée »

La répression croissante s’accompagne aussi d’une rhétorique de plus en plus virulente de la part du gouvernement.

M. Erdogan a ainsi assimilé mercredi les manifestants à des « terroristes » et vivement dénigré les LGBT, dont les droits sont devenus une revendication de la contestation après l’arrestation d’étudiants accusés d’avoir insulté l’islam pour avoir organisé une exposition artistique incluant une représentation d’un site sacré de l’islam orné de drapeaux arc-en-ciel.

« LGBT, il n’y a rien de tel. Ce pays est patriotique et moral. Nous avançons vers l’avenir avec ces valeurs », a lancé mercredi le président turc.

Cette situation suscite l’inquiétude à l’étranger, au moment où Ankara s’efforce de réparer ses relations avec l’Occident après des années de tensions notamment liées aux atteintes à l’État de droit en Turquie.

L’Union européenne a réclamé jeudi la libération immédiate des étudiants arrêtés en Turquie et s’est dite « sérieusement préoccupée » par la répression et la détérioration de l’état de droit dans ce pays, dans un communiqué du chef de sa diplomatie Josep Borrell.

Ces décisions « constituent une évolution profondément préoccupante et vont à l’encontre de l’engagement déclaré des autorités en faveur de réformes visant à se rapprocher des valeurs et des normes de l’UE », souligne-t-il.

Le chef de la diplomatie européenne juge par ailleurs « inacceptables les discours de haine tenus par de hauts fonctionnaires à l’encontre des étudiants LGBTI lors de ces évènements et la fermeture d’une association LGBTI ».

Les relations entre l’UE et la Turquie se sont tendues depuis l’année dernière. Les dirigeants de l’UE ont pris acte de la volonté de normalisation affichée par le président Recep Tayyip Erdogan, mais ils lui ont demandé des « gestes crédibles » et des « efforts durables » pour se prononcer lors d’un sommet européen les 25 et 26 mars.

Les États-Unis ont également exprimé leur « préoccupation » au sujet de la multiplication des arrestations ces derniers jours et « condamné fermement la rhétorique » contre les minorités sexuelles en Turquie.

Mais Ankara a rejeté jeudi les critiques de Washington, dénonçant une « ingérence » dans ses affaires intérieures.