La pandémie de COVID-19 frappant la planète a fait le jeu des dirigeants de plusieurs pays de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient qui étaient confrontés depuis des mois à d’importants mouvements de contestation.

Cette accalmie relative risque cependant d’être de courte durée, notamment parce que la crise sanitaire met en lumière, et parfois exacerbe, nombre de problèmes socio-économiques et politiques qui avaient poussé les gens à la rue.

La dynamique est manifeste notamment en Algérie, où des mois de protestations ont mené l’année dernière au départ du président Abdelaziz Bouteflika et à son remplacement par Abdelmadjib Tebboune à l’issue d’une élection largement boycottée par les opposants du régime.

Dania Ghanem, analyste du Carnegie Middle East Center, note que les mesures de confinement décidées par le gouvernement pour freiner le coronavirus ont été accueillies initialement avec beaucoup de scepticisme, témoignant du manque de confiance de la population.

« Il a fallu que des acteurs de la société civile demandent aux gens de prendre ça au sérieux et de rester chez eux. Beaucoup d’Algériens se disaient que c’était un sale tour du régime pour tuer le mouvement », relève Mme Ghanem, qui participait mercredi avec plusieurs experts de la région à une conférence virtuelle organisée par le magazine américain Foreign Policy.

Malgré l’arrivée d’un nouveau président, « le système reste le même » et les militaires algériens conservent la main haute sur le pays, souligne la spécialiste, qui s’attend à ce que les difficultés économiques découlant de la pandémie alimentent la contestation.

Les rentrées d’argent du régime ont fortement diminué en raison de l’effondrement du prix du pétrole, limitant sa capacité à calmer les esprits par l’annonce de mesures économiques ponctuelles alors qu’un nombre accru d’Algériens voient leur situation personnelle se dégrader.

Les manifestants restent déterminés et reviendront. Il reste à voir s’ils seront en aussi grand nombre qu’au début.

Dania Ghanem, analyste du Carnegie Middle East Center

Sami Nader, qui dirige l’Institut du Levant pour les affaires stratégiques, décrit une dynamique similaire au Liban, où un important mouvement de contestation a pris forme l’automne dernier.

« La COVID-19 est une pause, mais n’est pas la fin. Lorsque la crise se résorbera, les gens vont reprendre la rue », relève-t-il.

Les manifestants, qui réclamaient le renouveau complet de la classe politique libanaise ainsi que la fin du sectarisme et de la corruption, ont obtenu la désignation en janvier d’un gouvernement de technocrates, mais se sentent aujourd’hui « trompés » par ce qu’ils estiment être un « changement de façade », dit M. Nader.

Leur colère est exacerbée par la détérioration économique du pays, qui connaissait déjà de graves difficultés avant que la pandémie ne vienne aggraver la crise. L’inflation et le chômage sont en hausse, la dette est écrasante.

« Tous les ingrédients sont réunis pour une explosion sociale », relève M. Nader, qui craint de voir la confrontation prendre une tournure plus violente.

Des manifestations survenues il y a deux semaines dans plusieurs villes alors que les mesures de confinement commençaient à être allégées ont été durement réprimées par les forces de sécurité, faisant notamment un mort et des dizaines de blessés.

En Irak aussi

L’Irak est un autre pays où la COVID-19 a freiné, temporairement, l’ardeur des manifestants, relève Sajad Jiyad, un analyste rattaché au European Council on Foreign Relations.

Le mouvement n’a jamais complètement cessé, notamment à la place Tahrir, à Bagdad, mais le nombre de participants a chuté sensiblement dans la foulée de l’annonce de mesures de confinement, dit-il.

Après deux essais infructueux, les élus irakiens ont désigné la semaine dernière un nouveau premier ministre, Moustafa al-Kazimi, qui multiplie les signes d’ouverture pour tenter de calmer les esprits alors que la chute du pétrole, comme en Algérie, aggrave la situation économique.

Le politicien a promis de relâcher plusieurs manifestants ayant été emprisonnés et de rendre des comptes pour les centaines de manifestants qui avaient été tués avant la crise sanitaire.

« La priorité est à la stabilité, mais je suis loin d’être certain que le but sera atteint dans les circonstances actuelles », relève Sajad Jiyad.