La mort d’une trentaine de soldats turcs dans une attaque aérienne jeudi suivie de frappes de représailles ayant coûté la vie à des dizaines de militaires syriens faisait craindre vendredi un embrasement tous azimuts des combats dans la province d’Idlib.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Alors que l’Union européenne évoquait le risque d’une « confrontation militaire internationale majeure », les Nations unies ont réclamé un cessez-le-feu immédiat de manière à éviter une nouvelle aggravation de la situation dans cette région du nord-ouest de la Syrie.

En écho à ces inquiétudes, les présidents de la Turquie et de la Russie, Recep Tayyip Erdoğan et Vladimir Poutine, ont fait savoir après un échange téléphonique qu’ils étaient « sérieusement inquiets » de la montée de tension des derniers jours et entendaient poursuivre leurs échanges pour calmer le jeu.

Moscou, qui soutient activement les efforts du régime syrien de Bachar al-Assad pour reprendre le contrôle d’Idlib à des groupes rebelles et djihadistes appuyés par Ankara, a assuré qu’il faisait tout en son pouvoir pour éviter que des forces turques soient frappées accidentellement.

Des informations contradictoires circulaient hier dans les médias relativement aux responsables de la frappe meurtrière de jeudi contre les soldats turcs, qui était imputée à l’aviation russe ou aux forces syriennes.

Yezid Sayigh, analyste rattaché au Carnegie Middle East Center, à Beyrouth, a indiqué qu’il était peu probable que les forces turques et russes s’affrontent directement.

Il est cependant évident, dit-il, que la Russie a donné son aval à l’attaque de jeudi de manière à signifier à la Turquie son irritation face à son action militaire dans la province.

Les rebelles ont notamment réussi au cours des derniers jours, avec le soutien d’Ankara, à reprendre une ville située sur un axe routier stratégique.

« La Turquie et la Russie négocient par le feu », note M. Sayigh, qui insiste sur la nécessité de voir le conflit à Idlib dans une optique plus large comme un des éléments de la crise syrienne plutôt qu’une fin en soi.

Les Turcs doivent offrir une résistance ou ils seront en mauvaise position pour négocier par la suite. Mais l’escalade est dangereuse pour eux.

Yezid Sayigh, analyste rattaché au Carnegie Middle East Center, à Beyrouth

Henri Barkey, expert du Moyen-Orient rattaché à l’Université Lehigh, en Pennsylvanie, estime que le régime turc cherchera à faire baisser la tension à court terme avec la Syrie et la Russie parce qu’il n’a pas les moyens d’envisager un affrontement frontal avec Moscou.

L’analyste note qu’Ankara se trouve isolé et ne peut compter sur un appui de l’OTAN pour renforcer sa position militaire.

L’organisation, rappelle M. Barkey, peut intervenir lorsqu’un pays membre est attaqué, mais non pour appuyer une offensive menée hors de ses frontières.

Pas d’engagements concrets

L’OTAN, à l’issue d’une réunion des ambassadeurs des pays membres vendredi, a exprimé sa solidarité avec la Turquie et demandé la fin des frappes aériennes à Idlib sans prendre d’engagements concrets.

L’idée d’une zone d’exclusion aérienne réclamée par Ankara est notamment restée lettre morte.

« C’est un territoire syrien où volent des avions russes. Qui va venir imposer une zone d’exclusion aérienne à cet endroit ? Les Américains ? Certainement pas », souligne M. Barkey.

Il s’étonne par ailleurs de la décision soudaine du président Erdoğan de ne plus freiner les réfugiés qui tentent de se rendre en Europe à partir de la Turquie.

Cette mesure vise à faire pression sur les pays de l’Union européenne afin qu’ils soutiennent le plan militaire turc, mais la stratégie est mal pensée, croit M. Barkey.

Les pays alliés travaillent ensemble sur la base d’un lien de confiance mutuelle. Ce n’est pas en intimidant des alliés qu’on obtient des résultats.

Henri Barkey, expert du Moyen-Orient rattaché à l’Université Lehigh, en Pennsylvanie

Il pense que la Turquie devra ultimement se contenter d’une zone tampon près de sa frontière où s’entasseront des centaines de milliers de réfugiés qui fuient les combats dans la province d’Idlib.

M. Sayigh note que la Turquie accueille déjà plus de 3 millions de réfugiés sur son territoire.

Tout nouvel afflux serait très mal reçu par la population turque et entraînerait, dit-il, un coût politique considérable pour le président Erdoğan.

Sa décision soudaine de ne plus contrer le flux de réfugiés cherchant à se rendre en Europe à partir de la Turquie pourrait avoir pour objectif, selon l’analyste, d’amener les pays du continent à contribuer à la prise en charge des personnes fuyant les combats à Idlib.

Selon les Nations unies, près de 1 million de personnes ont pris la route au cours des dernières semaines pour monter vers le nord de la province, près de la frontière turque, ce qui a suscité une grave crise humanitaire.

En attendant la conclusion du conflit, les civils continueront à payer un lourd prix, relève M. Barkey.

« Le régime bombarde tout le temps et fait de nombreuses victimes. Le carnage va continuer », dit-il.