(Beyrouth) Les troupes du régime syrien ont pénétré mercredi dans une ville clé du nord-ouest de la Syrie, en dépit de l’ultimatum du président turc Recep Tayyip Erdogan pour qu’elles reculent, après des affrontements inédits suscitant des frictions entre Ankara et Moscou, parrain de Damas.

Layal ABOU RAHAL avec Gokan GUNES à Istanbul
Agence France-Presse

L’escalade entre Ankara, qui parraine des groupes rebelles syriens, et Damas après des échanges de tirs qui ont fait plus de 20 morts lundi risque de déstabiliser davantage la province d’Idleb, ultime grand bastion dominé par des djihadistes et des rebelles où la situation humanitaire est critique.

Les forces du régime ont repris ces dernières 24 h plus de 20 villages et localités dans le sud de la province d’Idleb, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) et l’agence officielle syrienne Sana.

PHOTO BURHAN OZBILICI, AP

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, s’adressant au parlement, à Ankara, a menacé d’utiliser la force contre l’armée gouvernementale syrienne si elle ne recule pas à la ligne de démarcation fixée lors d’un cessez-le-feu précédent.

Mercredi, elles sont entrées à Saraqeb, dans la province d’Idleb, « après le retrait de centaines de combattants djihadistes et de factions alliées », a dit à l’AFP Rami Abdel Rahmane, directeur de l’OSDH.

Les troupes de Damas « sont sur le point de prendre le contrôle de toute la route M5 », a-t-il ajouté. Saraqeb se trouve à la jonction des autoroutes clés M5 et M4 que le régime cherche à reconquérir.

Appuyé par son allié russe, Damas a déjà reconquis il y a une semaine la ville clé de Maaret al-Noomane, traversée par la M5, qui relie Alep, deuxième plus grande ville du pays, à la capitale.  

Depuis décembre, le régime a mis les bouchées doubles à Idleb, allant jusqu’à encercler deux postes d’observation construits par Ankara dans le cadre d’un accord conclu en 2018 avec Moscou.

Mais les tensions sont montées d’un cran lundi lorsque l’artillerie du régime a visé des positions turques, faisant huit morts. Ankara a riposté par des bombardements, tuant au moins 13 soldats syriens.

« Deux de nos 12 postes d’observation se trouvent derrière les lignes du régime. Nous espérons que le régime se retirera au-delà de nos postes d’observation avant la fin du mois de février. Si le régime ne se retire pas, la Turquie sera dans l’obligation de s’en charger », a déclaré mercredi M. Erdogan.

Les postes d’observation en question sont situés à Morek et Sourman, au sud des villes d’Idleb et de Saraqeb.

Le président turc a indiqué avoir transmis ce message lors d’un entretien téléphonique mardi avec son homologue russe Vladimir Poutine.

« Plus comme avant »

« Nous riposterons sans aucun avertissement à toute nouvelle attaque contre nos militaires ou contre les combattants (rebelles syriens) avec lesquels nous coopérons », a prévenu M. Erdogan.

À Damas, le ministère des Affaires étrangères a qualifié ces propos de « tromperie et mensonges ».

À New York, des diplomates ont indiqué que le Conseil de sécurité de l’ONU tiendrait jeudi une réunion d’urgence sur les évènements à Idleb, sur demande de Washington, Paris et Londres.

Cinq civils ont par ailleurs péri mercredi dans des frappes aériennes russes et du régime dans la région d’Idleb, d’après l’OSDH. Selon Sana, quatre civils ont été tués par des tirs d’obus à Alep, une attaque attribuée à des « terroristes ». Damas qualifie de « terroristes » tant les djihadistes que les rebelles.

Plus de la moitié de la province d’Idleb et des secteurs attenants des provinces voisines d’Alep, Hama et Lattaquié, sont dominés par les djihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS, ex-branche syrienne d’Al-Qaïda). Des groupes rebelles y sont également présents.

Même si la Turquie soutient des groupes rebelles et la Russie le régime, les deux pays ont renforcé leur coopération sur ce dossier depuis 2016, s’imposant comme des acteurs majeurs en Syrie.

Ankara et Moscou ont notamment signé plusieurs accords censés faire taire les armes dans la province d’Idleb.  Mais ces accords sont régulièrement violés, une situation que dénonce désormais ouvertement Ankara.

Tensions russo-turques

Depuis l’attaque du régime contre les forces turques lundi, M. Erdogan a reproché à la Russie de ne pas faire assez de pression sur le Damas.

Si l’affrontement turco-syrien a causé des turbulences dans les relations entre Ankara et Moscou, les analystes estiment que les deux pays sauront éviter une crise ouverte.

« Les deux pays sauront différencier entre les tensions “ponctuelles” et le maintien de leur coopération dans des domaines-clés, notamment l’énergie et la défense », explique à l’AFP Jana Jabbour, spécialiste de la diplomatie turque à Sciences Po Paris.

Ankara redoute qu’une offensive à Idleb déclenche une nouvelle vague migratoire vers la Turquie, où plus de 3,5 millions de Syriens ont déjà trouvé refuge depuis 2011.

Selon l’ONU, les combats dans la région d’Idleb ont déplacé depuis décembre plus d’un demi-million de personnes qui se sont dirigées pour la plupart vers la frontière turque.

Le conflit a fait plus de 380 000 morts depuis 2011 et jeté sur la route de l’exil plus de la moitié de la population d’avant-guerre – plus de 20 millions d’habitants.