Tout y était. D’immenses portraits du général Qassem Soleimani, le responsable des opérations militaires iraniennes à l’étranger qui a été tué par un drone américain il y a deux semaines. Des drapeaux américains étendus sur le sol pour que l’assistance puisse les piétiner. Des appels à la haine contre les États-Unis et leur président, Donald Trump, qualifié de « clown ».

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Dans un rare sermon adressé vendredi à l’ensemble de la nation (le précédent remonte à 2012), le guide suprême Ali Khamenei a tenté de rassembler les Iraniens autour de thèmes qui les avaient unis dans les jours suivant l’assassinat ciblé du 3 janvier. Un capital de sympathie qui s’est brutalement dissipé le jour où le régime iranien a fini par admettre sa responsabilité dans l’écrasement du Boeing 737 de la compagnie Ukraine International Airlines (UIA), abattu par deux missiles dans les minutes suivant son décollage, le 8 janvier.

La majorité des 176 victimes étaient des Iraniens, dont 57 détenteurs de la citoyenneté canadienne.

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« Le soi-disant “Guide suprême” de l’Iran, qui n’est plus très suprême ces derniers temps, a dit des choses méchantes concernant les États-Unis et l’Europe », a tweeté Donald Trump, vendredi. « Leur économie s’effondre et leur peuple souffre. Il devrait faire très attention à ses mots ! », a-t-il ajouté.

Pendant les trois jours qui ont suivi cette tragédie aérienne, le régime a nié sa responsabilité, un mensonge qui a profondément choqué les Iraniens. Des milliers d’entre eux sont descendus protester dans la rue au cours des derniers jours, ranimant le vent de révolte qui avait été brutalement réprimé en décembre dernier.

On a aussi vu des affiches cibler le guide suprême Ali Khamenei et appelant à la « mort du dictateur ».

Le sermon de vendredi semblait viser à éteindre ce mouvement de protestation et à défier la communauté internationale, y compris sur la question nucléaire.

PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

Une foule de fidèles s’est réunie vendredi à Téhéran alors que le guide suprême Ali Khamenei dirigeait la grande prière hebdomadaire.

Ali Khamenei a décrit l’écrasement de l’avion ukrainien comme un « triste accident » qui a peiné les Iraniens et « réjoui leurs ennemis ». Il a dit que ces derniers ont utilisé cet évènement pour affaiblir la République islamique. Il a aussi accusé de « lâcheté » les pays occidentaux qui tentent de sauver l’accord nucléaire agonisant, en les décrivant comme des « serviteurs des États-Unis ».

Les « États-Unis sont une puissance arrogante », a clamé Ali Khamenei, selon qui Dieu a permis à l’Iran de leur asséner « une gifle ». Et c’est à peine s’il a exprimé son empathie avec les Iraniens endeuillés par la mort de leurs compatriotes, en mentionnant que son cœur avait saigné en apprenant la nouvelle.

« Nous avons frappé les États-Unis dans leur image de superpuissance », s’est-il réjoui.

Discours de défi

« C’était clairement un discours de défi, pas un discours de défaite », note Ali Vaez, expert de l’Iran au sein de l’International Crisis Group.

Le guide suprême a clairement montré que la République islamique n’a pas l’intention de céder à la pression extérieure, pas plus qu’à la pression interne.

Ali Vaez, expert de l’Iran au sein de l’International Crisis Group

Au cours des derniers jours, on a vu la populaire comédienne Taraneh Allidousti clamer sur Instagram que les Iraniens sont tous des prisonniers. Ou encore la taekwondoïste Kimia Alizadeh, unique médaillée olympique de l’Iran, faire défection aux Pays-Bas, en disant qu’elle refusait d’être complice de la « corruption et des mensonges » de ses dirigeants.

Le caractère spectaculaire du sermon de vendredi suffira-t-il à apaiser cette fronde ? Ce n’est pas sûr. Mais cela ne signifie pas que le régime des mollahs soit sur le point de céder pour autant.

Point de bascule ?

« Je ne peux pas croire qu’ils ont menti en nous regardant droit dans les yeux », s’indigne Sahar Mofidi, Montréalaise d’origine iranienne qui a perdu une de ses meilleures amies dans la catastrophe.

« On n’a jamais ressenti autant de tristesse et de colère », dit-elle, en ajoutant que cette fois, c’est différent. Que le régime des mollahs est allé trop loin. Elle imagine que cette tragédie sera peut-être le début de la fin de la théocratie iranienne. Un peu comme l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en 1986, avait déplacé les plaques tectoniques dans un mouvement qui a abouti à la chute de l’empire soviétique.

Elle n’est pas la seule à s’accrocher à cette comparaison entre l’écrasement du vol PS752 de la compagnie UIA et la catastrophe de Tchernobyl, en Ukraine, comme signe annonciateur d’un changement imminent à Téhéran. Mais cette perspective demeure plus qu’incertaine, dit Ali Vaez, de l’International Crisis Group.

Comme l’accident de Tchernobyl, le méga cafouillage entourant l’accident du 8 janvier a mis en lumière l’incompétence et la faillite d’un État – mais dans le cas de l’Iran, le régime n’a pas encore dit son dernier mot, estime l’expert.

Comme le confirme le sermon de l’ayatollah Khamenei, après avoir « gaspillé » le courant de sympathie post-Soleimani, les dirigeants iraniens ne semblent pas prêts à lâcher du lest.

Mercredi, le président Hassan Rohani a lancé un appel à une meilleure gouvernance, au pluralisme et à l’unité nationale. Mais en même temps, le régime va en sens inverse. À preuve, le processus d’approbation des candidatures en vue des élections législatives du 21 février, souligne Ali Vaez.

Le Conseil des gardiens de la Constitution vient en effet de rejeter une liste de candidats modérés, où figurent des députés qui sont actuellement en poste et qui ne pourront pas se représenter. Bref, pas d’assouplissement politique à l’horizon.

La récente succession de tragédies n’a pas changé la dynamique de fond qui avait conduit à des protestations massives en décembre, résume Ali Vaez. Il y a un sentiment de frustration généralisé, la population a de moins en moins à perdre, et à l’avenir, il y aura de plus en plus de manifestations et de plus en plus de violence, prévoit-il.

Mais à court terme, « le régime est capable de contenir la révolte par la répression ». Comme il l’a fait il y a un mois.

En même temps, selon M. Vaez, sans des réformes sociales, économiques et politiques massives, la République islamique est condamnée à plus ou moins brève échéance. Plus il y aura de répression, plus la rupture de confiance entre le régime et la population s’accentuera. « Le régime essaie de gagner du temps, mais à long terme, la situation n’est pas tenable. »

À long terme c’est-à-dire dans combien de temps ? Rappelons qu’entre l’explosion de Tchernobyl et la chute de l’URSS il se sera écoulé… un peu plus de cinq ans.

Tragédie aérienne : Ottawa songe à porter l’affaire devant l’ONU

Le Canada songe sérieusement à saisir les Nations unies du dossier de l’écrasement du vol 752 de la compagnie Ukraine International Airlines, abattu à Téhéran la semaine dernière par les forces armées iraniennes et qui a fait 176 morts, afin d’accentuer la pression sur l’Iran pour que toute la lumière soit faite sur cette tragédie. Le Canada pourrait ainsi déposer une résolution à l’ONU pour forcer l’Iran à collaborer avec les pays touchés par la tragédie de la semaine dernière, de sorte qu’une enquête complète et transparente soit menée sur cette affaire. Le premier ministre Justin Trudeau a évoqué cette possibilité après avoir annoncé que le gouvernement canadien verserait 25 000 $ par victime afin d’aider les proches à faire des arrangements funéraires ou à payer pour des frais de déplacement, entre autres. Les familles de 57 Canadiens et 29 résidents permanents qui ont péri lors de l’écrasement de l’avion auront droit à cette aide. La somme totale qui sera versée devrait atteindre 2,1 millions.

— Joël-Denis Bellavance, La Presse, avec La Presse canadienne