(Bagdad) Excédé par les attaques à la roquette quasi-quotidiennes contre son ambassade, Washington a menacé Bagdad de quitter l’Irak, quitte à accéder à la demande de ses pires ennemis, les pro-Iran, et à faire exploser en vol son meilleur allié, le gouvernement Kazimi.

Ammar Karim
Agence France-Presse

Plusieurs sources politiques et diplomatiques ont confirmé à l’AFP que le secrétaire d’État américain Mike Pompeo avait posé il y a une semaine un ultimatum au président irakien Barham Saleh : soit les attaques cessent, soit Washington ferme son ambassade et rappelle ses 3000 soldats et ses diplomates.

« Les Américains ne sont pas énervés, ils sont très, très, très énervés », lâche un responsable irakien. « La lune de miel est finie », ajoute un autre.

Officiellement, côté américain, on refuse de commenter mais un responsable souligne « le danger des roquettes tirées par des groupes soutenus par l’Iran ».  

Car, une fois de plus, l’Irak n’est que le terrain d’affrontements de ses alliés américain et iranien.  

Et le gouvernement, qui passe pour plus pro-Américain que son prédécesseur, doit composer avec un Parlement qui a voté l’expulsion des soldats américains, les exigences d’une administration américaine en campagne électorale, et des politiciens pro-Iran à l’affût d’un faux pas pour le remplacer.

Prise de distance

L’ultimatum américain, assorti de menaces de sanctions contre des personnalités irakiennes, a toutefois déjà forcé les forces politiques à prendre leurs distances avec les plus radicaux.

Sur Twitter, le très influent leader chiite Moqtada Sadr a appelé à « créer une commission sécuritaire, militaire et parlementaire pour enquêter » sur les tirs de roquettes.

Une déclaration d’autant plus significative qu’il s’est taillé il y a une quinzaine d’années une figure de leader incontournable dans la lutte armée contre les Américains.

Quelques minutes plus tard, le premier ministre Moustafa al-Kazimi, accusé par des responsables américains de ne pas en faire assez contre les pro-Iran, faisait sienne la recommandation de Sadr.  

Les partis politiques chiites « se sont mis d’accord pour condamner » ces attaques, explique un responsable politique à l’AFP. Désormais, affirme-t-il, les pro-Iran les plus radicaux « sont isolés et sans protection politique ».

Autre fait significatif, le Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires pro-Iran désormais intégrés à l’État, a mis à l’écart plusieurs commandants accusés d’être liés à des attaques contre les Occidentaux.

Désormais deuxième bloc du Parlement, le Hachd n’est plus uniquement une force militaire. Dans un pays gangrené par la corruption, il a aussi désormais, comme tous les acteurs politiques, des intérêts économiques à préserver.

Et surtout, ses commandants vivent désormais terrés, traumatisés par l’assassinat en janvier du général iranien Qassem Soleimani et du chef de facto du Hachd, Abou Mehdi al-Mouhandis, par un drone américain à Bagdad. Sans compter les annonces des États-Unis d’un plan de bombardement de plus de 120 sites si un de leurs ressortissants était tué.

Le Hachd a ainsi tenu à dire qu’il se dégageait de toute responsabilité quant aux actes de « parties se réclamant de lui » pour « mener des actes militaires illégaux contre des intérêts étrangers ».

« Message aux États-Unis »

Cela n’a pas empêché ces derniers jours de nouvelles factions de menacer du pire les « occupants » américains.

« Depuis des mois, l’Iran a récupéré les éléments expulsés des groupes armés pour former de nouvelles factions dont on voit désormais apparaître les noms » sur des communiqués revendiquant des attaques anti-Américains, décrypte pour l’AFP un haut responsable du camp chiite.

Ces factions « envoient pour l’Iran un message aux États-Unis : “malgré les récents changements politiques », dont l’arrivée au pouvoir de M. Kazimi, « aucun dirigeant [irakien] ne pourra jamais imposer votre vision en Irak” », poursuit-il.

Si les forces pro-Iran les plus modérées suivent désormais la ligne gouvernementale, les plus radicales, elles, continuent de manier la rhétorique guerrière.

Car, affirme un diplomate occidental à l’AFP sous le couvert de l’anonymat, « si Washington se retire, ces groupes pourront se vanter d’avoir bouter les Américains hors d’Irak à peu de frais ».

Un retrait serait aussi un coup dur pour M. Kazimi, qui bataille déjà pour obtenir un vote sur la loi électorale et le budget, ses premières promesses au peuple.

Et sa chute, préviennent diplomates occidentaux et experts, serait le pire scénario pour ses soutiens, États-Unis en tête.  

« Aucun autre politicien n’est aussi prêt à négocier avec l’Occident que lui », assure le diplomate.

En cas de départ de Kazimi, « les milices pourront prendre leurs aises et mener des actions radicales contre l’État », met en garde le commentateur politique Ali Mamouri.