(Beyrouth) À l’entrée des urgences de l’hôpital Hôtel-Dieu de France, à Beyrouth, une grande affiche rappelle les consignes d’hygiène. À l’extérieur, les dégâts sont encore visibles une semaine après l’explosion ; des cadres de fenêtres tordus sont appuyés contre les murs externes, des vitres ont été endommagées.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

« Jamais on n’avait vécu une catastrophe pareille, témoigne le DChadi Sabbagh, responsable des urgences. On a reçu 500 à 600 blessés en quelques heures et le tiers étaient des cas de réanimation. »

Le mot « humanity » est tatoué à la base du cou du médecin.

Le DSabbagh est inquiet. Les dommages à deux autres hôpitaux de la région pèsent lourd sur l’établissement du quartier Achrafieh. Et la COVID-19 progresse au Liban. Mardi, on rapportait 309 nouveaux cas confirmés et 7 morts additionnelles, portant le bilan officiel depuis février à 7121 cas et 87 décès.

Dans l’urgence de soigner, les « gestes barrières » et les protocoles liés au matériel de protection individuelle n’ont pas été respectés après les explosions, admet le DSabbagh. « Quand la vie des gens compte, on ne pense pas à ça », souligne-t-il.

Sauf que le Liban était déjà aux prises avec une recrudescence des cas de COVID-19 avant la double déflagration du 4 août dans le port de Beyrouth, qui a fait plus de 6000 blessés. « J’ai une grande hantise de ce qui va se passer avec la COVID dans les jours à venir », confie l’urgentiste, ses yeux cernés traduisant son inquiétude derrière ses grandes lunettes bleues.

« Qu’est-ce qui va se passer avec la COVID-19 entre la mi-août et la fin août ? Et là : crise économique, crise sanitaire, capitale détruite, pauvreté incroyable du peuple, des gens sans maison, famine… Et COVID, énumère-t-il. Qui va influer encore plus sur la vie des gens et sur ce secteur hospitalier. »

« Hors service »

L’Organisation mondiale de la santé estime que la moitié des 55 structures médicales de la capitale, dont trois hôpitaux, sont « hors service ». La population du Grand Beyrouth, avec 2,4 millions de personnes, est comparable à celle de l’île de Montréal, où vivent 2 millions de résidants.

L’Hôtel-Dieu de France reçoit maintenant les patients des hôpitaux de Geitaoui et Saint-Georges, durement touchés. Une pression accrue sur un système déjà tendu.

Lors de l’explosion, les professionnels en périphérie et dans d’autres régions du Liban ont offert leur aide. La vétérinaire Daria Saade a lancé un appel à ses confrères après les déflagrations. Elle a elle-même soigné des patients – humains – à sa clinique de Byblos, pourtant à environ deux heures de route de Beyrouth.

« On peut faire des traitements mineurs, comme nettoyer les blessures, faire des points de suture », explique la dynamique jeune femme. Dans les hôpitaux saturés, les blessés légers étaient refoulés.

Rima Rahhal, étudiante en sixième année de médecine, se trouvait à l’hôpital du Mont-Liban, en banlieue de Beyrouth, la journée des explosions. « Il y avait trop trop de gens », dit-elle.

Elle s’est sentie bien impuissante : les cours pratiques pour faire des points de suture ont été annulés au printemps, en raison de la COVID-19.

Il y avait beaucoup de cas de traumas. Il y avait deux enfants morts. On voulait les sauver, mais il était trop tard. La mère pleurait.

Rima Rahhal, étudiante en sixième année de médecine

Pénuries

« On a manqué de masques, de blouses, de tout », dit-elle. Les manifestations anti-gouvernement, avec leurs centaines de blessés en début de semaine, l’inquiètent un peu. « On ne peut plus accepter trop de gens, ils ne savent plus où les mettre, il n’y a pas assez de place. »

L’espace manque, mais le matériel médical aussi, dit le DSabbagh. Des instruments médicaux ont été endommagés par l’explosion. La crise économique nuit aussi aux ressources financières des hôpitaux.

Il espère maintenant une aide médicale internationale suffisante.

Ce n’est plus une question politique, c’est une question de survie. C’est un crime contre l’humanité.

Le DChadi Sabbagh

Différents pays ont décidé d’aider le Liban après les explosions. Le DMourad Benlahsen, médecin en chef du bataillon des marins-pompiers de Marseille, est arrivé avec son équipe et du matériel peu après les déflagrations pour venir en aide aux ressortissants français et à la population libanaise. Les responsables médicaux libanais ont demandé du matériel de protection individuelle, mais aussi des équipements de base.

« Les hôpitaux ont utilisé le stock de quelques mois en 24-48 heures avec le flux massif de blessés, a-t-il dit. Principalement des anesthésiants, des antalgiques, des compresses, des pansements. »

Stress post-traumatique

Les blessures physiques maintenant sous contrôle, il restera à panser les plaies de l’âme.

« Le prochain problème sera le trouble de stress post-traumatique », estime le DMourad, rappelant que les conséquences peuvent aller jusqu’au suicide.

Il faudra attendre aux alentours d’un mois après l’évènement pour savoir si l’état de stress aigu dont souffre une partie de la population se traduira en syndrome de stress post-traumatique, dit le DMichel Nawfal, médecin et psychologue clinicien au Liban. Il rappelle aussi à ce sujet que les six mois précédant un évènement traumatique sont « un grand prédicteur de la réaction d’une personne » à un nouveau choc.

Or, durant les six derniers mois, les Libanais ont connu une instabilité politique menant à un mouvement de contestation, une crise économique, sans oublier la pandémie de COVID-19, qui n’a pas épargné le pays. « Les gens sont résilients, mais jusqu’à un certain point », résume le DMichel Nawfal qui est aussi vice-président de l’Association psychologique du Moyen-Orient. Un Libanais sur quatre souffre de problèmes de santé mentale, ajoute-t-il, mais environ 25 à 30 % pourraient souffrir d’un trouble de stress post-traumatique.

À ce stress déjà bien présent s’ajoutent les théories sur les origines de l’explosion, mettant en scène divers complots.

L’incertitude est un grand déclencheur d’anxiété.

Le DMichel Nawfal, médecin et psychologue clinicien

Dans l’état mental actuel des gens de Beyrouth, le DSabbagh ne peut les blâmer de ne pas prendre les précautions contre la COVID-19.

« Nous, on a peur, mais eux ne veulent plus le savoir », lance-t-il.

Il reste troublé par la soirée du 4 août dernier.

« J’espère ne pas trouver un moment de silence, parce que je ne saurais pas à quoi penser, confie le DSabbagh. On m’a déjà parlé de cette sensation de tête vide, et je n’avais jamais compris avant ce que c’était. »