La symbolique de l’accord « historique » intervenu jeudi entre les Émirats arabes unis et Israël est certes très forte, mais sa signature n’est pas sans risques, rappellent des experts québécois en politique étrangère. La plupart s’inquiètent notamment du flou entourant toujours l’annexion des territoires palestiniens.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« C’est spectaculaire et le message qu’on lance est puissant, mais soyons prudents ; on ne parle pas d’une révolution pour le Moyen-Orient », explique d’emblée le spécialiste du Moyen-Orient à l’Université d’Ottawa Thomas Juneau.

Les Émirats arabes unis et Israël ont convenu jeudi de normaliser leurs relations, dans le cadre d’un accord négocié par les États-Unis. La signature de cet accord ferait des Émirats le troisième pays arabe seulement à entretenir des liens diplomatiques avec Israël, qui depuis sa fondation en 1948 a eu des relations pour le moins tumultueuses avec le monde musulman et arabe. Seules l’Égypte (1979) et la Jordanie (1994) ont jusqu’ici conclu des traités de paix avec Israël.

C’est le président américain Donald Trump lui-même qui a fait l’annonce de ce nouvel accord jeudi, en le qualifiant d’« énorme avancée ». « Tout le monde m’avait pourtant dit que ce serait impossible », a-t-il dit lors d’une conférence de presse, ajoutant que les deux États entameraient « une coopération au sens large, dans un éventail de domaines », dont le tourisme, l’éducation, la santé, le commerce et la sécurité. Le premier ministre d’Israël, Benyamin Nétanyahou, a lui aussi parlé d’un « jour historique » et d’un accord qui représente « une nouvelle ère » pour le monde arabe.

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Le premier ministre d’Israël, Benyamin Nétanyahou, en conférence de presse jeudi

Ancien analyste au ministère de la Défense nationale, M. Juneau estime que l’accord illustre d'abord et avant tout une nouvelle réalité diplomatique dans la région. « Dans les dernières années, on voit qu’il y a eu un rapprochement très clair entre Israël et les Émirats, voire, dans une moindre mesure, avec d’autres pays arabes du Golfe. C’est plausible que d’autres monarchies comme Oman ou Bahreïn suivent éventuellement cette tendance », illustre-t-il.

Les relations dans la région étaient beaucoup plus clandestines auparavant, mais elles sont de plus en plus ouvertes et publiques. Il faut considérer l’entente de jeudi comme une continuité de tout ça.

Thomas Juneau, professeur à l’Université d’Ottawa

« Trahison »

Or, pour plusieurs observateurs, cette avancée diplomatique se fait au détriment de la Palestine. Jeudi soir, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a d’ailleurs qualifié l’accord de « trahison », en appelant à une « réunion d’urgence » de la Ligue arabe. Le rappel de l’ambassadeur de Palestine à Abou Dabi a aussi été ordonné, jeudi soir.

Alors que les Émirats et son prince hériter Mohammed ben Zayed affirment que l’accord « met fin à la poursuite de l’annexion des territoires palestiniens », Washington et Israël parlent plutôt de « suspension », pour le moment. Une divergence qui inquiète vivement le spécialiste des conflits au Proche-Orient de l’UQAM Rachad Antonius.

C’est une guerre de mots derrière laquelle il y a un vrai enjeu, soit celui de la prise de contrôle de la Cisjordanie. Pour moi, cette entente est une défaite pour le droit international, parce qu’elle normalise de plus en plus les politiques illégales d’annexion israéliennes. C’est purement stratégique.

Rachad Antonius, expert des conflits au Proche-Orient de l’UQAM

Aux dires de M. Antonius, l’accord est surtout une « grosse victoire » pour les États-Unis. « Il y a des enjeux énormes concernant le partage du gaz en Méditerranée. Tout ça se fait dans le cadre de rapports globaux entre l’Iran, la Russie et la Chine, d’un côté, et de l’autre, les États-Unis, les pays de l’OTAN et Israël », témoigne le spécialiste.

L’opinion de sa collègue au département de science politique de l’UQAM Michèle Rioux va dans le même sens. « Ce que je lis ne me rassure pas trop. Sur papier, rien n’est dit sur l’annexion de la Palestine, alors qu’Israël semble vouloir insister pour aller de l’avant dans ses discours », remarque-t-elle.

Un contexte très électoral

La nouvelle tombe aussi dans un contexte très particulier, alors que la réélection de Donald Trump, en novembre, s’annonce plus compliquée que prévu pour le clan républicain, la crise du coronavirus ayant fait mal à la réputation de l’administration américaine.

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Donald Trump a fait l’annonce du nouvel accord entouré notamment de son conseiller Jared Kushner (à droite) et de l’ambassadeur d’Israël à Washington, David M. Friedman.

« L’importance de cette entente va être exagérée, c’est certain, pour gagner des points. Même en Israël, où un nouveau gouvernement vient d’être formé, la coalition est fragile. Benyamin Nétanyahou va encore jouer la carte du seul dirigeant assez fort pour assurer la sécurité du pays », observe Thomas Juneau à ce sujet.

Même son de cloche pour Michèle Rioux. « C’est un accord historique qui pourrait n’avoir que peu d’impacts significatifs sur les aspects déterminants du conflit », avance-t-elle. Si un accord pouvait favoriser « un dialogue plus ouvert et soutenu », il contribue surtout à faire « marquer des points » à Donald Trump, pour qui les sondages nationaux sont peu favorables jusqu’ici, plaçant plutôt son adversaire démocrate Joe Biden devant.

Huit guerres et de rares accords de paix

L’histoire d’Israël a été marquée par des relations tumultueuses et huit guerres officielles avec ses voisins arabes. En voici quelques dates importantes.

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Des soldats israéliens en patrouille lors de la guerre de 1948-1949

1948 : Le 14 mai, trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, David Ben Gourion proclame l’État d’Israël sur une partie de la Palestine. Dès le lendemain, les armées arabes (Égypte, Syrie, Jordanie, Liban et Irak) entrent en guerre contre le nouvel État qui remporte une écrasante victoire en 1949. Plus de 760 000 Palestiniens sont alors poussés à l’exode ou chassés de chez eux.

1967 : Le 5 juin, Israël déclenche la guerre dite des « Six Jours » contre l’Égypte, la Syrie et la Jordanie, s’emparant de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, du plateau syrien du Golan et du Sinaï égyptien.

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Le président des États-Unis, Jimmy Carter, flanqué du président de l’Égypte, Anouar al-Sadate, et du premier ministre d’Israël, Menahem Begin, lors de la signature du traité de paix israélo-égyptien, le 26 mars 1979

1979 : En novembre, le président égyptien Anouar al-Sadate est le premier chef d’État arabe à se rendre en Israël depuis sa fondation. Son voyage ouvre la voie aux accords de Camp David en septembre 1978, qui aboutissent le 26 mars 1979 à la signature, sous l’égide des États-Unis, du traité de paix israélo-égyptien, le premier jamais conclu entre Israël et l’un de ses voisins.

1987 : Les Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza déclenchent en décembre la « guerre des pierres », ou première intifada, contre l’occupation israélienne.

2005 : En septembre 2005, Israël se retire unilatéralement de la bande de Gaza, à laquelle il impose un blocus après la prise de contrôle de l’enclave par le mouvement islamiste Hamas en 2007. En juillet 2014, Israël lance l’opération « Bordure protectrice » contre la bande de Gaza.

— Avec l’Agence France-Presse