La percée diplomatique entre Israël et les Émirats arabes unis représente « une chose très positive », a estimé jeudi Aaron David Miller, ancien négociateur américain au Proche-Orient. Mais il faut se garder de tirer des conclusions hâtives à propos de négociations sur lesquelles planent certaines zones d’ombre, notamment en ce qui concerne le rôle exact qu’y a joué l’administration Trump, selon celui qui est aujourd’hui chercheur à la Fondation Carnegie pour la paix internationale. La Presse s’est entretenue avec lui.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Quelle importance faut-il accorder à l’accord entre Israël et les Émirats arabes unis ?

Qu’il soit mineur, moyen ou majeur, cet accord montre d’abord à quel point le monde arabe et le Proche-Orient ont changé. La réalité est que les Israéliens et les États du Golfe se rapprochent les uns des autres depuis des années. La peur de l’Iran et des djihadistes ainsi que le désir de gagner les faveurs de Washington ont contribué à créer une toile de relations souterraines entre les Israéliens et les Émiratis, les Israéliens et les Saoudiens, les Israéliens et les Bahreïnis, les Israéliens et les Qataris. Cette toile inclut une coopération sur les plans de la sécurité, du renseignement et de la technologie, de même que des contacts au grand jour. Si cela tient, ce sera le premier accord formel pour normaliser les relations entre Israël et un État du Golfe.

Si l’accord tient ? Pourquoi employez-vous le si ?

Ils ont dit que l’accord serait finalisé dans les prochaines semaines, n’est-ce pas ? Au cours de mes 25 années au département d’État, j’ai rédigé beaucoup de communiqués et de déclarations. Est-ce que je m’attends à voir une ambassade d’Israël aux Émirats et une ambassade des Émirats à Jérusalem ? Je pense qu’un certain scepticisme est de mise. Il y a beaucoup de politique dans ce qui s’est passé [jeudi]. Je ne veux pas minimiser l’affaire, mais je ne veux pas non plus suggérer que c’est la plus grande percée diplomatique depuis que Nixon est allé en Chine. On parle du Proche-Orient. Si [Benyamin] Nétanyahou annonce de nouvelles élections, vous verrez peut-être la question de l’annexion [de la Cisjordanie occupée] revenir sur la table.

PHOTO MUSSA QAWASMA, REUTERS

En Cisjordanie, l’annonce de Donald Trump a été suivie avec attention par les Palestiniens. 

En attendant, quels sont les gagnants et les perdants de cet accord ?

Les Émirats arabes unis gagnent parce qu’ils recevront les félicitations de Washington. Et si Biden remporte l’élection présidentielle, cela facilitera les relations avec la prochaine administration. Nétanyahou gagne parce qu’il est sorti du piège de l’annexion qu’il s’était lui-même tendu. Et, ce faisant, il a remporté une grande victoire diplomatique. L’administration Trump gagne parce qu’elle peut prétendre avoir orchestré toute cette affaire. Les seuls perdants sont les Palestiniens, qui voient les États arabes se rapprocher d’Israël alors même que les Israéliens les ignorent et les affaiblissent. Il est vrai que l’annexion de la Cisjordanie a été reportée, mais Israël n’y a pas renoncé.

L’administration Trump a-t-elle raison de se vanter d’avoir orchestré cet accord ?

C’est une chose que nous ne savons pas. Vous avez deux scénarios. Le premier veut que les Israéliens et les Émiratis, après avoir fait tout le travail eux-mêmes et défini les paramètres de l’accord, aient décidé de permettre à l’administration Trump de s’arroger le mérite. Les deux parties gagnent à être proches de l’administration Trump. L’autre scénario très plausible veut que l’administration Trump ait été l’instigateur et le pilote de cet accord. Cela s’expliquerait par l’étroitesse des relations de Jared Kushner avec les Émiratis et l’ambassadeur d’Israël à Washington. Je ne sais pas lequel de ces scénarios est le vrai. Mais il est clair que l’administration exploite cette affaire au maximum.

PHOTO ANDREW HARNIK, ASSOCIATED PRESS

Jared Kushner, conseiller politique de Donald Trump, a répondu jeudi aux questions des journalistes sur l’accord entre les Émirats arabes unis et Israël.

Une administration démocrate dirigée par Joe Biden aurait-elle à redire au sujet de cet accord de paix ?

Ne parlons pas d’un accord de paix. Cela dit, peu importe qu’on soit républicain, démocrate ou indépendant, l’idée qu’Israël normalise ses relations avec le monde arabe est une chose très positive. Cela reflète les changements dans la région, cela reflète l’épuisement des États arabes face à la question palestinienne, cela représente beaucoup de choses qui devraient être encouragées par l’administration Biden si elle voit le jour. La différence, c’est qu’une administration Biden s’efforcerait de rétablir les relations entre Washington et les Palestiniens. L’administration Trump mène une campagne politique et économique contre les Palestiniens depuis ses tout premiers jours. Et je pense que l’administration Biden corrigerait cela.