(Beyrouth) Des milliers de Libanais ont convergé samedi vers le centre-ville de Beyrouth, dans un mouvement de colère contre le gouvernement, ravivé par les explosions survenues mardi dernier au port de Beyrouth. Les rues sont rapidement devenues enfumées par les bombes lacrymogènes lancées par la police alors que des manifestants tentaient de prendre d’assaut divers ministères. « Un membre des Forces de sécurité intérieure » est mort, selon la police libanaise.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

« Révolution ! », ont notamment scandé les manifestants, appelant les dirigeants à démissionner. Des potences avec des nœuds coulants ont été installés à la place des Martyrs, où s’étaient donné rendez-vous les manifestants.

L’attention des forces de sécurité se concentrant sur les heurts, environ 200 manifestants menés par des officiers à la retraite en ont profité pour prendre d’assaut le siège du ministère des Affaires étrangères, le proclamant « quartier général de la Révolution ».

  • Un homme blessé reçoit l'aide de manifestants.

    PHOTO HANNAH MCKAY, REUTERS

    Un homme blessé reçoit l'aide de manifestants.

  • Les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes contre les manifestants.

    PHOTO HASSAN AMMAR, ASSOCIATED PRESS

    Les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes contre les manifestants.

  • Ces derniers ont répliqué en lançant des objets dans leur direction.

    PHOTO FELIPE DANA, ASSOCIATED PRESS

    Ces derniers ont répliqué en lançant des objets dans leur direction.

  • Des membres de la police anti-émeute courent après des manifestants.

    PHOTO HANNAH MCKAY, REUTERS

    Des membres de la police anti-émeute courent après des manifestants.

  • Des policiers se préparent à tirer des gaz lacrymogènes.

    PHOTO ANWAR AMRO, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Des policiers se préparent à tirer des gaz lacrymogènes.

  • Un véhicule a été incendié alors que les protestataires se rassemblaient près du parlement.

    PHOTO THAIER AL-SUDANI, REUTERS

    Un véhicule a été incendié alors que les protestataires se rassemblaient près du parlement.

  • Un manifestant a utilisé un baril comme protection.

    PHOTO HANNAH MCKAY, REUTERS

    Un manifestant a utilisé un baril comme protection.

  • Des manifestants ont détruit des murs de protection installés par les forces de sécurité.

    PHOTO HUSSEIN MALLA, ASSOCIATED PRESS

    Des manifestants ont détruit des murs de protection installés par les forces de sécurité.

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« Nous allons pendre beaucoup de personnes, a dit Elie Haykal, rencontré à un stand de distribution d’eau où un nœud coulant avait aussi été installé. Nous leur souhaitons la mort. »

Des cartons avec des photos des dirigeants libanais ont été pendus.

Selon un tweet de la Croix-Rouge libanaise, 63 personnes ont été blessées pendant la manifestation et transportées dans des hôpitaux, et 175 autres soignées sur place.

« Un membre des Forces de sécurité intérieure est décédé […] en aidant des personnes coincées dans l’hôtel Le Gray », a pour sa part indiqué la police libanaise, ajoutant sans autre détail qu’il avait « été agressé par un certain nombre d’émeutiers qui ont entraîné sa chute et sa mort ».

L’attention des forces de sécurité se concentrant sur les heurts, environ 200 manifestants menés par des officiers à la retraite en ont profité pour prendre d’assaut le siège du ministère des Affaires étrangères, le proclamant « quartier général de la Révolution ».

« Nous sommes en guerre »

L’attention des forces de sécurité se concentrant sur les heurts, environ 200 manifestants menés par des officiers à la retraite en ont profité pour prendre d’assaut le siège du ministère des Affaires étrangères, le proclamant « quartier général de la Révolution ».

L’ex-général Sami Rammah a appelé dans un mégaphone au soulèvement et à la poursuite de « tous les corrompus » tandis que des manifestants décrochaient et piétinaient le portrait du président Michel Aoun.

Envoyée en renfort, l’armée a délogé les manifestants en fin de soirée, usant de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogènes.

Des manifestants ont aussi tenté de prendre le quartier général de l’Association des banques, y mettant le feu avant d’être délogés par l’armée, selon un photographe de l’AFP sur place.

Les protestataires ont également investi les ministères de l’Économie et celui de l’Énergie, symbole de la gabegie des services publics, les coupures de courant alimentant la gronde.

PHOTO BILAL HUSSEIN, ASSOCIATED PRESS

Des manifestants devant le bâtiment du ministère des Affaires étrangères libanaises.

« Nous sommes officiellement en guerre contre notre gouvernement », a déclaré une militante, Hayat Nazer.

Les banques sont la cible de la colère des manifestants depuis octobre en raison des restrictions draconiennes imposées sur les retraits et virement à l’étranger.

Sur la place des Martyrs, le mot d’ordre était « Le Jour du jugement ». Des guillotines en bois ont été installées. Le hashtag #Pendez-les circule depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux.

« Vengeance, vengeance, jusqu’à la chute du régime », ont scandé les manifestants, certains masqués, d’autres portant des drapeaux. Un camion était en flammes à proximité de la place à la tombée de la nuit.

L’explosion au port, dont les circonstances ne sont toujours pas élucidées, aurait été provoquée par un incendie qui a touché un énorme dépôt de nitrate d’ammonium, dangereuse substance chimique.

La catastrophe a fait au moins 158 morts et plus de 6000 blessés, dont au moins 120 sont dans un état critique, selon le ministère de la Santé, et 21 personnes sont toujours disparues. Quarante-trois Syriens sont morts, selon leur ambassade.

Nombreux groupes

Les manifestations sont organisées par différents groupes, souvent sans hiérarchie, à l’aide d’applications mobiles. Le rendez-vous avait été donné dans certains cas vers 14 h devant le bâtiment de l’électricité du Liban, fortement touché par les explosions de mardi au port de Beyrouth, attribuées à de la négligence, alors que plus de 2700 tonnes de nitrate d’ammonium saisies ont explosé après avoir été laissées sur place pendant plusieurs années. Un tract distribué sur des voitures invitait les manifestants à la place des Martyrs à 17 h.

Malgré le ton d’abord solidaire et survolté, la fumée des gaz lacrymogènes a commencé à se répandre au centre-ville vers 16 h.

Amina Shaker est venue en autocar de Tripoli avec un groupe d’amis pour participer à la manifestation. L’enseignante de 27 ans a toutefois rebroussé chemin loin du parlement libanais lorsque les manifestants ont commencé à tenter de forcer une barricade pour s’y introduire et que les policiers ont utilisé des bombes lacrymogènes. « Nous avons essayé de rentrer », a dit la jeune femme, une simple casquette sur son voile mauve. Une de ses amies s’est enfoncé un casque sur la tête avant de se diriger vers le parlement, prête pour la suite.

Plusieurs manifestants portaient d’ailleurs des casques de construction ou de vélo. D’autres avaient des masques à gaz et des lunettes de protection.

Des ambulances, sirènes hurlantes, tentaient de se frayer un chemin parmi la marée de gens et les voitures.

« Nous allons rester dans la rue jusqu’à ce qu’ils démissionnent », a dit en avant-midi Anthony Doueihy, qui fait partie d’un groupe de manifestants coordonnant des événements pour la révolution depuis le 17 octobre dernier.

« C’est eux ou nous »

« On n’en peut plus. On est pris en otage, on ne peut pas quitter le pays, on ne peut retirer notre argent des banques, le peuple est en train de crever de faim, il y a plus de deux millions de chômeurs », dit Médéa Azoury, une manifestante de 46 ans.

« Et là, par négligence et à cause de la corruption, il y a 300 000 personnes qui sont sans-abri, Beyrouth a été complètement détruite », ajoute-t-elle.

« C’est le grand retour de la révolution. C’est soit eux, soit nous », poursuit cette protestataire de la première heure.

Brandissant un balai auquel il a attaché une corde de potence, Jad, un publicitaire de 25 ans, bout de colère, soulignant que l’État n’a même pas pris la peine de nettoyer les secteurs ravagés par l’explosion.

« Nous marchons sur les ruines de notre ville », lâche le jeune homme.

« Nous avons dû nous-mêmes déblayer les rues pendant trois jours, alors que l’État était absent », dit-il. « Nous sommes toujours sous le choc, mais une chose est sûre : nous allons leur faire payer ».

Dans la foule, des slogans fusent contre le Hezbollah pro-iranien, une force politique majeure au Liban, que certains rendent responsable de l’explosion bien qu’il s’en défende : « Hezbollah, terroriste ! »

« On est fatigués. Ils nous ont tout pris, nous n’avons plus ni rêve ni avenir, on n’a plus de dignité, d’argent, ou de maison » affirme Rita, 33 ans, balai à la main. « Rien nous oblige à vivre comme ça, rien ».

Un peu plus loin, vers le siège du Parlement, des groupes de jeunes lancent des pierres et des bâtons, et la police fait usage de gaz lacrymogènes pour les disperser. Les jeunes, les yeux rouges et en larmes, reculent en toussant, mais continuent à crier : « le peuple veut la chute du régime ».

- Avec Agence France-Presse