Beyrouth comptait ses morts et ses blessés, mercredi, au lendemain d’une catastrophe sans précédent ayant dévasté une importante partie de la capitale. Pendant ce temps, le mystère se dissipait sur les causes accidentelles de l’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium, négligées depuis six ans au cœur du port de Beyrouth.

Audrey Ruel-Manseau
Audrey Ruel-Manseau La Presse

« Jusqu’à maintenant, les ambulanciers n’ont pas arrêté. Des centaines de gens sont perdus sous les bâtiments et dans la mer », se désole Walid Merhi, joint à Beyrouth un peu plus de 24 heures après les événements.

Dans une vidéo filmée mercredi sur les lieux de l’explosion qu’il a transmise à La Presse, on entend les cris des gens qui fouillent les débris, on voit des corps étendus au sol.

« Ça fait mal au cœur. Vous avez mal au cœur et vous n’êtes jamais venue à Beyrouth. Moi, je suis né ici et je sais combien Beyrouth est une belle ville », témoignait le jeune homme dévasté.

Les autorités libanaises ont avancé, mercredi, que rien n’indiquait que les explosions aient été provoquées délibérément. Il s’agirait d’un accident attribuable à de la négligence.

Les autorités du port, les services des douanes et les services de sécurité étaient au courant que la matière chimique dangereuse était stockée « sans mesures de précaution » dans un entrepôt fissuré du port de Beyrouth, mais ils se lançaient la balle sur sa gestion depuis toutes ces années, avancent des sources qui se sont confiées à l’Agence France-Presse. Le gouvernement a réclamé l’assignation à résidence de toute personne impliquée dans le stockage de l’ammonium depuis l’arrivée de la cargaison à Beyrouth en 2014 jusqu’à l’explosion de mardi.

« Il est inadmissible qu’une cargaison de nitrate d’ammonium, estimée à 2750 tonnes, soit présente depuis six ans dans un entrepôt, sans mesures de précaution. C’est inacceptable et nous ne pouvons pas nous taire », a dit le premier ministre Hassan Diab, honni par une partie des Libanais.

« Il y a une culture ancrée de négligence, de corruption dans la bureaucratie libanaise, où tout le monde se rejette la faute, tout cela supervisé par une classe politique qui se distingue par son incompétence et son mépris pour le bien public », estime Faysal Itani, directeur adjoint au Center for Global Policy, organisation à but non lucratif indépendante qui travaille sur la politique étrangère américaine et la géopolitique musulmane.

Les quelque 3000 tonnes de nitrate d’ammonium provenaient d’un navire moldave en escale à Beyrouth, en novembre 2013. Une firme libanaise qui aurait porté plainte contre l’entreprise à laquelle le bateau appartenait avait forcé la justice locale à saisir l’embarcation et ce qu’elle contenait. En juin 2019, la sûreté de l’État a lancé une enquête après des plaintes répétées et avait demandé le déplacement des matières dangereuses, en plus de recommander la réparation de l’entrepôt. La direction du port avait récemment envoyé des ouvriers colmater les fissures. Ces travaux seraient à l’origine de l’incendie ayant entraîné les deux explosions.

« Tout le monde s’aide »

Les images parlent d’elles-mêmes : Beyrouth a été éventré. Dans ses décombres, les corps sont retrouvés un à un. Le bilan a déjà doublé avec une nouvelle estimation de 135 morts. Les blessés se comptent par milliers, et les disparus, par dizaines. Un nombre incalculable de bâtiments ont été détruits ; plus de 300 000 Beyrouthins et Beyrouthines sont aujourd’hui sans-abris.

« Beaucoup de gens se sont réfugiés dans les centres de la Croix-Rouge libanaise et beaucoup d’hôtels ont ouvert leurs portes pour les gens sans abri. Des gens ouvrent aussi leurs portes. Tout le monde s’aide. Des gens dans les rues amènent de l’eau et de la nourriture pour les personnes sans abri », a observé Walid Merhi lors de son retour dans la zone orange au lendemain de la catastrophe.

Après une nuit peu réparatrice passée chez un oncle, sa famille et lui sont retournés faire des provisions à la maison, quittée à la hâte 24 heures plus tôt pour se rendre à l’hôpital.

« C’était le grand choc. Le plus grand choc que j’ai vécu de toute ma vie », a confié le Beyrouthin à La Presse.

La maison, située à quelques centaines de mètres du port, dans le quartier Karantina, semble avoir été frappée par un ouragan. Des quartiers entiers sont dévastés. Avec des centaines de milliers de personnes jetées à la rue, les ONG s’attendent au pire.

« C’est un séisme. Ça fait 47 ans que je travaille au Liban dans l’humanitaire, je n’ai jamais vu une chose pareille », a confié à l’AFP le Dr Kamel Mohanna, président fondateur d’Amel association international.

Avec les hôpitaux saturés, trois centres de cette ONG libanaise dans la capitale ont accueilli dès mardi soir des dizaines de patients.

Aide internationale en zone sinistrée

Les hôpitaux, déjà submergés en raison de la pandémie de COVID-19, ne suffisent pas à la demande. De nombreux pays ont commencé à envoyer des travailleurs de la santé, du matériel médical et des hôpitaux de campagne. Du renfort du Koweït, de la France, de l’Italie, des Pays-Bas, de l’Égypte, de la Grèce et du Qatar arrivait déjà sur place, au lendemain du drame.

La Tunisie a proposé de faire venir et de prendre en charge médicalement une centaine de personnes blessées. L’Union européenne enverra une centaine de pompiers spécialisés pour aider les recherches. Les États-Unis, l’Iran, la Jordanie, l’Algérie et même Israël – ennemi juré avec qui le Liban est techniquement en état de guerre – ont aussi offert leur aide.

Après avoir affirmé, mardi, que les explosions ressemblaient à un « terrible attentat », Donald Trump a admis mercredi qu’elles avaient pu être causées par un « accident », sans toutefois revenir sur ses propos polémiques de la veille. « Je peux vous dire que quoi qu’il soit arrivé, c’est terrible, mais ils ne savent pas vraiment ce que c’est. Personne ne sait encore », a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche.

« Nous sommes solidaires avec ce pays, a dit Donald Trump. Nous avons un très bonne relation avec ce pays, mais c’est un pays plongé en pleine crise et dans de nombreux problèmes. »

Le président Michel Aoun a annoncé qu’il débloquerait 100 milliards de livres libanaises (86 millions de dollars) pour du financement d’urgence, alors que le pays était déjà en proie à un effondrement économique sans précédent.

La Banque mondiale a également souligné qu’elle pourrait « participer activement à une plateforme avec les partenaires du Liban afin de mobiliser un soutien financier public et privé pour la reconstruction ».

Alors que près de la moitié des Libanais vit désormais dans la pauvreté avec l’hyperinflation, l’agence de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation, la FAO, a dit craindre à brève échéance une pénurie de grains et de farine, puisqu’une grande quantité des réserves de blé stockées dans les silos sur le port ont été touchées ou détruites par l’explosion.

« La situation est apocalyptique, Beyrouth n’a jamais connu ça de son histoire », a lancé le gouverneur de Beyrouth, Marwan Abboud, qui avait éclaté en sanglots mardi devant les caméras dans le port dévasté.

Après avoir déclaré Beyrouth zone « sinistrée », le gouvernement libanais a décrété mercredi l’état d’urgence pendant deux semaines pour la capitale, ravagée sur la moitié de son territoire.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux citoyens libanais ont appelé au départ de l’ensemble des dirigeants du pays, tenus responsables de cette tragédie, alors que la classe politique est accusée de corruption et d’incompétence face à une crise économique et sociale inédite.

« Partez tous ! […] Vous êtes corrompus, négligents, destructeurs, immoraux. Vous êtes des lâches. C’est votre lâcheté et votre négligence qui ont tué les gens », a lancé un journaliste libanais connu, Marcel Ghanem, dont l’émission télévisée jouit d’une grande audience.

— Avec l’Agence France-Presse

Verdict reporté

« Par respect pour les innombrables victimes » des explosions, le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) a annoncé reporter la lecture du jugement, initialement prévue pour vendredi, dans le procès de quatre hommes accusés d’avoir participé en 2005 à l’assassinat de l’ex-premier ministre libanais Rafic Hariri. Le Liban connaît depuis des mois sa pire crise économique, marquée par une dépréciation inédite de sa monnaie, une hyperinflation, des licenciements massifs et des restrictions bancaires draconiennes.

— Agence France-Presse