(Ankara) Les députés turcs ont voté jeudi une motion permettant au président Recep Tayyip Erdogan d’envoyer des militaires en Libye pour soutenir le gouvernement de Tripoli, une mesure qui risque d’aggraver le conflit fratricide déchirant ce pays.

Donald Trump a aussitôt mis en garde, dans une conversation téléphonique avec son homologue turc, contre toute « ingérence étrangère » susceptible de « compliquer » la situation en Libye. Israël, Chypre et la Grèce ont dénoncé une « menace dangereuse pour la stabilité régionale », de même que l’Égypte.

Washington avait appelé en novembre le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen, à mettre fin à son offensive en vue de s’emparer de Tripoli, même si le président américain avait pu donner l’impression de le soutenir par le passé.

Au cours d’une session parlementaire extraordinaire, 325 députés ont voté pour et 184 contre la motion qui donne à l’armée turque un mandat, valable un an, pour intervenir en Libye, a déclaré le président de l’Assemblée nationale turque Mustafa Sentop.

Reste à savoir désormais si le président Erdogan, auquel il appartient de décider, va effectivement dépêcher des troupes dans ce pays ou si le soutien militaire prendra une autre forme, comme l’envoi de « conseillers ».

Le gouvernement turc affirme agir en réponse à un appel à l’aide du Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, confronté à l’offensive du maréchal Haftar.

L’envoi de troupes turques en Libye risquerait d’aggraver les conflits qui déchirent ce pays depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 et sont alimentés par des puissances régionales.

La Libye est en effet devenue le théâtre d’une lutte d’influence entre deux camps : d’un côté, la Turquie et le Qatar, qui appuient le GNA, reconnu par l’ONU ; de l’autre, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte, qui soutiennent le maréchal Haftar. Le Caire a d’ailleurs « fermement » condamné le vote du Parlement turc, considérant qu’une intervention d’Ankara « aurait un impact négatif sur la stabilité de la Méditerranée. »

La décision turque « représente une menace dangereuse pour la stabilité régionale », ont affirmé dans une déclaration commune le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, le président chypriote Nicos Anastasiades et le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, réunis à Athènes.  

« (Fayez) el-Sarraj et ceux qui sont avec lui ont demandé une intervention étrangère en Libye, une demande que nous qualifions de haute trahison », a quant à lui dit à l’AFP Ehmayed Houma, le deuxième vice-président du Parlement libyen ayant son siège dans l’est, après l’adoption de la motion en Turquie.

« La démarche imprudente d’Erdogan, dans laquelle il a entraîné le parlement de son pays, aura de graves répercussions dans la région », a-t-il averti.

Armée « prête »

Le vote de jeudi des députés turcs « est une étape importante pour assurer la paix et la stabilité en Libye et défendre nos intérêts en Afrique du Nord et en Méditerranée », a au contraire commenté le porte-parole de M. Erdogan, Ibrahim Kalin.

Il s’inscrit dans le cadre d’un rapprochement entre Ankara et le GNA, illustré par un accord de coopération militaire et sécuritaire et un accord controversé de délimitation maritime conclus fin novembre entre MM. Erdogan et Sarraj.

Mercredi, le vice-président turc Fuat Oktay a affirmé que l’armée turque était « prête » mais a souligné que la nature et l’ampleur du déploiement seraient déterminées par l’évolution de la situation « au sol ».

M. Oktay a ajouté qu’Ankara espérait que le vote du texte jeudi aurait un effet dissuasif. « Après le vote, si l’autre camp (favorable au maréchal Haftar) change d’attitude et dit “On se retire, on arrête l’offensive”, alors pourquoi y aller ? », a-t-il ainsi déclaré.

Les principaux partis de l’opposition ont voté contre le texte adopté jeudi, arguant qu’une intervention en Libye pourrait déstabiliser la région et entraîner la Turquie, qui a perdu plusieurs dizaines de soldats en Syrie, dans un nouveau bourbier.

Outre les difficultés propres au déploiement de troupes dans un pays qui n’est pas frontalier, contrairement à la Syrie où Ankara intervient actuellement, un déploiement en Libye s’accompagnerait d’un risque d’incidents avec la Russie.

Même si Moscou le dément, l’émissaire de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé, et le président Erdogan affirment que des mercenaires russes sont engagés aux côtés des forces du maréchal Haftar qui s’efforcent depuis avril de s’emparer de Tripoli.

Le président Vladimir Poutine doit se rendre mercredi en Turquie pour inaugurer un gazoduc avec son homologue turc, l’occasion pour les deux dirigeants de parler du dossier libyen.

Le soutien de la Turquie à M. Sarraj est une nouvelle étape de l’affirmation croissante de la présence d’Ankara en Méditerranée orientale, théâtre d’une course aux forages d’hydrocarbures avec la découverte d’importants gisements ces dernières années.