Le Washington Post, à l’issue d’une longue bataille devant les tribunaux, a obtenu une copie de centaines d’entrevues menées par une agence fédérale américaine à partir de 2014 avec des militaires, des diplomates et des travailleurs humanitaires pour tirer les leçons de l’intervention du pays en Afghanistan. Leur divulgation jette une lumière crue sur une longue série de ratés alors que les États-Unis tentent de négocier leur sortie du pays en concluant un accord de paix avec les talibans.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

La réalité déformée

PHOTO SAUL LOEB, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Barack Obama s'adresse aux troupes américaines à Kaboul, le 25 mai 2014.

Les documents obtenus auprès de l’Inspection générale spéciale pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR) montrent d’emblée que les autorités américaines ont régulièrement cherché à tromper la population américaine sur l’évolution de la situation dans le pays. Les statistiques étaient altérées « de manière à présenter la meilleure image possible » en soutien aux discours optimistes des hauts responsables, qui parlaient constamment de « progrès » importants sans égard à la réalité.

En 2006, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, a notamment demandé que soit largement diffusé un bilan résolument optimiste de l’impact de l’intervention américaine, alors que les rapports internes sur le retour en force des talibans se multipliaient. Un membre du Conseil de sécurité nationale a indiqué dans une entrevue que l’administration de Barack Obama avait emboîté le pas à celle de George W. Bush en exigeant que les indicateurs soient manipulés pour conforter sa propre politique, parfois de manière « absurde ».

Le nombre d’attentats-suicides à Kaboul était présenté, par exemple, comme un signe du « désespoir » des talibans, sous prétexte qu’il témoignait de leur incapacité à affronter directement les militaires. « La vérité était rarement la bienvenue » dans le quartier général militaire à Kaboul, a souligné un colonel à la retraite, Bob Crowley.

Une absence de stratégie claire

L’une des principales lacunes mises en lumière par les entrevues de SIGAR était l’absence d’une stratégie claire de la part des États-Unis. Après avoir réussi rapidement à mettre les dirigeants d’Al-Qaïda et des talibans en fuite en réaction aux attentats du 11 septembre 2001, l’administration de George W. Bush s’est détournée de l’Afghanistan pour se concentrer sur l’Irak, laissant un contingent militaire réduit sur le terrain avec de vagues consignes liées à la lutte antiterroriste. « Ça n’a jamais été clair dans notre esprit ce qu’étaient nos buts et nos échéanciers », a indiqué un haut responsable américain.

Un universitaire interviewé par SIGAR a indiqué que plusieurs dirigeants talibans étaient initialement intéressés par la perspective de trouver une place au sein du nouveau gouvernement, mais que cette avenue avait été écartée avant que l’administration n’en arrive bien plus tard à la conclusion que les insurgés ne pouvaient être vaincus.

Barack Obama a décidé pour sa part d’opter pour une approche musclée à son arrivée au pouvoir en multipliant le nombre de soldats dans le pays. Il a cependant plafonné la durée de cet effort à 18 mois, une période trop courte eu égard à la tâche militaire à relever. « Avec cet échéancier, on ne pouvait pas utiliser cette stratégie », a indiqué Barnett Rubin, un conseiller du département d’État américain.

Un gouvernement dysfonctionnel

PHOTO ALTAF QADRI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Hamid Karzaï, ex-président de l'Afghanistan, le 10 décembre dernier

Bien qu’ils aient répété à plusieurs reprises que les États-Unis ne se donnaient pas pour objectif de reconstruire l’Afghanistan, les présidents George W. Bush et Barack Obama ont chapeauté l’injection de plus de 100 milliards de dollars US à cette fin dans le pays, avec un succès mitigé. Plutôt que de favoriser paix et stabilité, le pays a involontairement « construit un gouvernement afghan corrompu et dysfonctionnel » qui demeure dépendant de la puissance militaire américaine pour survivre, relève le Washington Post.

Les responsables américains ont implanté un modèle centralisé dans lequel le président disposait de larges pouvoirs. Ils ont placé à sa tête Hamid Karzaï, un protégé de la CIA, qui a instauré un « système de patronage » dans lequel les seigneurs de guerre ont trouvé une place importante. Richard Boucher, un ex-diplomate, a confié à SIGAR que le président voulait gouverner « avec ses amis, ses partisans et les potentats locaux, soit les pouvoirs existants, pas ceux créés par les Américains ».

Sous Barack Obama, l’administration a dépensé sans compter pour développer écoles, hôpitaux et routes, croyant qu’il s’agissait de la meilleure manière de s’assurer l’appui de la population locale. Des projets pharaoniques, dont un barrage dans une zone contrôlée par les talibans, ont été financés sur une courte période sans qu’il soit possible de savoir s’ils avaient influencé la population favorablement.

La corruption à tout vent

Plusieurs des personnes interviewées par SIGAR ont indiqué que les États-Unis avaient joué un rôle central dans le développement de la corruption à grande échelle minant aujourd’hui l’Afghanistan. « Notre argent a servi à renforcer le pouvoir de beaucoup de personnes peu fréquentables. Il y avait beaucoup de ressentiment parmi la population afghane à ce sujet », a relevé un haut responsable américain.

La CIA, indique le Washington Post, a notamment payé des seigneurs de guerre, des gouverneurs et des parlementaires pour obtenir loyauté et renseignements alors que l’armée et des agences américaines distribuaient de nombreux contrats à des intermédiaires douteux. Un spécialiste ayant analysé des contrats du département de la Défense d’une valeur de plus de 100 milliards US a conclu que « 40 % de l’argent s’était retrouvé dans les poches d’insurgés, de groupes criminels ou de responsables afghans corrompus ». Christopher Kolenda, un ex-colonel de l’armée, a indiqué que le gouvernement afghan, argent américain aidant, s’était progressivement transformé en « kleptocratie ».

L’administration Obama a dit vouloir agir contre la corruption, mais n’a pas sévi durement après une fraude électorale flagrante en 2009. Elle a fait preuve de réserve ensuite lors de scandales frappant des institutions financières pour ne pas s’aliéner Hamid Karzaï, selon plusieurs personnes interviewées par SIGAR.

Des forces de sécurité bancales

PHOTO NOORULLAH SHIRZADA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Les autorités américaines, pour étayer l’idée que la situation évoluait positivement en Afghanistan, ont régulièrement salué les progrès des forces de sécurité locales.

Les autorités américaines, pour étayer l’idée que la situation évoluait positivement en Afghanistan, ont régulièrement salué les progrès des forces de sécurité locales. Sous le couvert de l’anonymat, plusieurs hauts responsables ont cependant donné une appréciation beaucoup moins enthousiaste de leur efficacité, assimilant les efforts pour les former à une véritable « calamité ».

La police est particulièrement montrée du doigt. Un spécialiste en contre-insurrection, Thomas Johnson, a indiqué que les Afghans considéraient les policiers comme des « bandits prédateurs ». Un autre a avancé que 30 % d’entre eux désertaient avec leurs armes pour créer leurs propres barrages routiers et extorquer de l’argent aux voyageurs. De hauts responsables américains ont indiqué que les États-Unis et l’OTAN avaient trop tardé à développer les forces de sécurité au moment où les talibans étaient affaiblis et ont ensuite cherché à « entraîner trop d’Afghans trop rapidement » lorsqu’ils sont revenus en force.

Malgré l’importance des investissements effectués dans ce domaine, les forces afghanes actuelles sont incapables de résister aux talibans sans le soutien militaire américain, note le Washington Post. Alors que le nombre de soldats américains présents en Afghanistan diminuait en huit ans de 100 000 à 13 000 aujourd’hui, l’administration de Donald Trump a dû accroître le rythme des bombardements pour empêcher les insurgés de « prendre le contrôle », relève le quotidien.