Après que le premier ministre Adel Abdel Mahdi a appelé de ses vœux « un retour à la vie normale », de nouvelles manifestations ont secoué lundi l’Irak, faisant une dizaine de morts et une soixantaine de blessés.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Les protestataires ont notamment ciblé dans la nuit de dimanche à lundi un consulat de l’Iran à Kerbala, au sud de Bagdad, pour réclamer la fin de l’influence de Téhéran sur la vie politique irakienne.

Sami Aoun, spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l’Université de Sherbrooke, note que le régime iranien joue un rôle déterminant dans l’évolution de la crise, qui a fait plus de 270 morts depuis le début du mois d’octobre.

Le pays, dit-il, est intervenu pour empêcher la démission du gouvernement irakien et a dépêché à plusieurs reprises depuis un mois l’un des dirigeants des Gardiens de la révolution pour encourager une réaction « très musclée » envers les protestataires.

Ils aimeraient bien remettre le couvercle sur le mouvement.

Sami Aoun

L’expert juge crédibles des informations suggérant que le régime iranien a cherché à utiliser de puissantes milices acquises à sa cause pour durcir la répression.

Les manifestants, pour la plupart des jeunes de moins de 30 ans, sont indignés par le manque d’emplois et l’incapacité de l’État à fournir des services de base. Ils dénoncent la corruption et le clientélisme de la classe politique.

Situation intolérable

Dans un pamphlet diffusé hier, des protestataires demandent la mise en place d’un gouvernement transitoire de trois mois, l’amendement de la loi électorale, la création d’une commission électorale indépendante et la tenue d’un nouveau scrutin législatif.

« Les gens vont continuer à manifester parce que la situation n’est tout simplement plus tolérable », relève Hady Amr, analyste de la Brookings Institution qui suit de près les rebondissements au Moyen-Orient.

PHOTO THAIER AL-SUDANI, REUTERS

La mobilisation a été marquée depuis son début le 1er octobre par la mort d’environ 270 personnes, principalement des manifestants – selon un bilan compilé par l’AFP, les autorités ayant cessé de communiquer sur les victimes.

Il pense que le gouvernement actuel aura « beaucoup de mal » à court terme à offrir une réponse satisfaisante aux protestataires, qui sont essentiellement concentrés dans les régions chiites du pays.

L’analyste relève que l’Iran ne peut se permettre de « voir l’Irak lui échapper » et interviendra énergiquement pour maintenir son influence.

La pression exercée par les États-Unis pour affaiblir le régime en place à Téhéran et forcer la négociation d’une nouvelle entente sur son programme nucléaire a rendu les liens économiques avec l’Irak encore plus importants, relève Sami Aoun.

Le pays, dit-il, l’aide notamment à contourner l’embargo limitant la commercialisation de son pétrole et lui offre un débouché important pour ses produits.

Le lien est aussi symbolique, relève l’universitaire, qui insiste sur la présence en Irak de nombreux lieux saints importants pour la communauté chiite.

L’ayatollah Ali al-Sistani, plus important dignitaire chiite en Irak, a prévenu récemment qu’aucun acteur « régional ou international » ne devait chercher à « imposer sa volonté » au peuple dans une sortie qui a été perçue par plusieurs analystes comme une mise en garde à l’Iran.

Alors que les chiites manifestent par dizaines de milliers pour réclamer un changement à la tête du pays, la situation reste calme dans les zones sunnites et kurdes.

Ces deux communautés ne veulent pas être entraînées dans les hostilités pendant que les chiites « mettent leur maison en ordre », relève Sami Aoun, qui n’entrevoit pas de solution rapide à la crise.

Appel à la retenue

Amnistie internationale s’inquiète de la répression violente des manifestations en Irak et dénonce tout particulièrement l’utilisation de lourdes grenades lacrymogènes de provenance serbe et bulgare. L’organisation note qu’elles ont été souvent tirées horizontalement par les forces de l’ordre et se sont logées dans la tête de plus d’une demi-douzaine de protestataires en fracassant leur crâne. Elles ont été conçues « pour maximiser les blessures horribles » et tuer, relève une porte-parole d’Amnistie, Lynn Maalouf, qui demande leur retrait immédiat de l’arsenal policier dans un rapport paru il y a quelques jours.