(Tal Tamr) Des raids aériens de la Turquie ont tué vendredi des civils dans le nord-est de la Syrie, selon une ONG, Ankara menaçant de reprendre l’offensive meurtrière contre les forces kurdes, après avoir annoncé une trêve la veille.

Delil SOULEIMAN
Agence France-Presse

L’opération lancée par Ankara depuis le 9 octobre avec des supplétifs syriens a ouvert un nouveau front dans la Syrie en guerre depuis 2011, où les forces kurdes partenaires des Occidentaux dans la lutte contre le groupe État islamique (EI) ont accusé Washington de les avoir abandonnées.

Jeudi soir, après une intervention diplomatique des États-Unis, la Turquie a accepté de suspendre cinq jours l’offensive, réclamant un retrait des forces kurdes de sa frontière pour y mettre un terme définitif.

Mais le président turc Recep Tayyip Erdogan a menacé dès vendredi de reprendre l’opération si « les promesses » ne sont pas respectées d’ici mardi soir.

L’accord russo-américain n’est pas un réel « cessez-le-feu » mais « une demande de capitulation pour les Kurdes », a dénoncé le président du Conseil européen Donald Tusk.

PHOTO STOYAN NENOV, REUTERS

Le président français Emmanuel Macron a annoncé une « initiative commune » avec la chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre britannique Boris Johnson pour rencontrer « prochainement » M. Erdogan.

Sur le terrain vendredi, les violences se poursuivent. Cinq civils et quatre combattants des forces kurdes ont péri dans une frappe aérienne de l’aviation turque sur le village de Bab al-Kheir, dans le nord syrien, a rapporté l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Le village se trouve à l’est de la ville frontalière de Ras al-Aïn, secouée par des « combats sporadiques », selon l’OSDH.

PHOTO DELIL SOULEIMAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une correspondante de l’AFP présente côté turc de la frontière a entendu en début de matinée des frappes d’artillerie et des explosions, et aperçu des volutes de fumée blanche du côté syrien.

Les forces kurdes ont accusé Ankara d’avoir mené des frappes aériennes et des tirs d’artillerie, « violant » ainsi le cessez-le-feu.

« Les attaques aériennes et à l’artillerie continuent de viser des positions des combattants, des zones civiles et l’hôpital de Ras al-Aïn », a dénoncé Mustafa Bali, un porte-parole des Forces démocratiques syriennes (FDS), coalition dominée par les forces Kurdes.

« Mépris honteux »

Jeudi soir, le chef des FDS Mazloum Abdi avait annoncé que ses forces étaient prêtes à « respecter le cessez-le-feu ».

L’offensive d’Ankara a permis aux forces turques et à leurs supplétifs syriens de conquérir une bande frontalière de près de 120 km, allant de la ville de Tal Abyad à Ras al-Aïn.

L’ONG Amnistie internationale a accusé vendredi l’armée turque et les rebelles proturcs de « mépris honteux pour les vies civiles », évoquant des « preuves accablantes de crimes de guerre ».

Jeudi, les autorités kurdes ont accusé Ankara d’utiliser des armes non conventionnelles, comme le napalm, ce que la Turquie a démenti.

Les autorités kurdes tentent vendredi de dépêcher des secours à Ras al-Aïn pour évacuer les blessés, a indiqué à l’AFP Hassan Amin, un responsable de l’hôpital de Tal Tamr, plus au sud.

« La situation des blessés est critique et leur nombre élevé », a indiqué M. Amin, assurant que « l’équipe médicale n’a pas été autorisée à entrer » dans la ville, l’OSDH accusant les rebelles proturcs.

Dans cet hôpital, des blessés ont afflué à la suite d’affrontements près de Ras al-Aïn, hurlant de douleur sur des brancards de fortune, a rapporté un correspondant de l’AFP sur place.

L’opération turque a tué 77 civils, et 235 combattants des FDS, selon un dernier bilan de l’OSDH, qui indique également que 187 combattants proturcs ont péri. Environ 300 000 personnes ont été déplacées par les combats, selon l’OSDH.

La Turquie a fait état de la mort de six soldats turcs en Syrie et de 20 civils tués dans les villes frontalières par des tirs des combattants kurdes syriens.  

« Deux gamins »

Jeudi soir, le président américain Donald Trump s’est félicité de la trêve annoncée avant d’expliquer qu’il avait sciemment décidé de laisser les Turcs et les Kurdes se lancer dans cette bataille féroce, « comme deux gamins » qu’il faut « laisser se bagarrer un peu » avant de « les séparer ».  

Le 6 octobre, M. Trump avait ordonné le retrait des forces américaines dans le nord syrien.

L’accord russo-américain prévoit la mise en place d’une « zone de sécurité » de 32 km de largeur en territoire syrien, dont doivent se retirer les forces kurdes, l’objectif étant d’éloigner de la frontière la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), mais aussi d’y installer une partie des 3,6 millions de réfugiés syriens vivant en Turquie.

M. Erdogan a répété vendredi que cette zone devrait « s’étendre en longueur sur 444 km » et pas seulement dans les zones dont les forces turques ont pris le contrôle.

L’opération turque a rebattu les cartes en Syrie. En vertu d’un accord avec les forces kurdes, le régime de Damas est revenu dans des régions qui lui échappaient depuis des années et Moscou a rempli le vide laissé par les forces américaines.

Quant aux pays occidentaux, ils craignent une résurgence de l’EI, qui profiterait du chaos sécuritaire provoqué par l’offensive.