L’entrée en scène du régime de Bachar al-Assad et de son puissant allié russe dans le nord-est de la Syrie et la multiplication des pressions internationales compliquent considérablement l’offensive militaire menée depuis une semaine par la Turquie contre les forces kurdes.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Bien que le bureau du président turc Recep Tayyip Erdoğan ait assuré hier que l’intervention se poursuivrait « avec ou sans le soutien du monde », la marge de manœuvre d’Ankara apparaît sensiblement réduite.

Des troupes du régime syrien ont commencé à se déployer dans la région ciblée après avoir conclu une entente avec les dirigeants kurdes, qui géraient le territoire de manière autonome depuis plusieurs années.

Ils se sont résignés à demander l’aide de Damas pour se protéger contre les forces turques en réaction à la « trahison » du président américain Donald Trump, qui a précipité la crise en retirant les troupes américaines du territoire ciblé par Ankara.

Moscou a fait savoir hier que des unités russes patrouillaient notamment entre les troupes syriennes et turques près de la ville de Manbij, ciblée par le régime turc, et entendaient s’interposer pour éviter tout affrontement entre les deux camps.

David Romano, spécialiste de la question kurde rattaché à l’Université d’État du Missouri, estime que la présence de troupes russes constitue un sérieux frein pour Ankara, qui voudra éviter toute confrontation directe.

Le régime russe est capable de dire à la Turquie qu’elle a intérêt à ne pas le braver et franchir une ligne rouge qu’elle pourrait regretter.

David Romano

Francesco Cavatorta, professeur au département de science politique de l’Université Laval, relève que l’arrivée dans la région de forces syriennes constitue un « signal politique important » qui va à l’encontre de la rhétorique utilisée par la Turquie pour justifier son intervention.

PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET DE L’UNIVERSITÉ LAVAL

Francesco Cavatorta, professeur au département de science politique de l’Université Laval

Ankara dit mener une opération dans une zone « sans foi ni loi » contre des forces kurdes qu’elle assimile à des « terroristes », mais le retour de soldats syriens met en relief le fait que les troupes turques sont en train « d’envahir un autre pays », relève l’analyste.

Henri Barkey, expert du Moyen-Orient rattaché à l’Université Lehigh, en Pennsylvanie, pense que les combats entre troupes kurdes et turques vont continuer à court terme, puisque Damas et Moscou ne peuvent être présents partout sur le territoire.

La région risque de se retrouver morcelée entre les différentes factions actives sur le terrain, souligne l’analyste, qui ne s’attend pas à ce que les combats perdurent plusieurs semaines.

Critiques internationales

En plus de composer avec les pressions russes, la Turquie fait face à un barrage de critiques internationales, et les moyens de pression à son encontre se multiplient.

Plusieurs pays européens ont annoncé qu’ils suspendaient les livraisons d’armes au régime turc pour éviter qu’elles puissent servir en Syrie.

Le Canada a emboîté le pas en annonçant qu’il ne délivrerait pas de nouveaux permis d’exportation. Affaires mondiales a indiqué hier dans un courriel que l’action « unilatérale » d’Ankara risquait de « miner la stabilité dans cette région déjà fragile », d’exacerber la crise humanitaire et de nuire à la lutte contre le groupe armé État islamique. Des camps de détention regroupant des membres de l’organisation terroriste ont été touchés par les combats.

M. Cavatorta pense que la suspension de ventes d’armes ne risque guère d’influer à court terme sur l’attitude du régime turc, puisqu’il dispose déjà de l’arsenal requis pour mener son intervention.

L’imposition de tarifs sévères sur les produits turcs ou une exclusion de l’OTAN seraient beaucoup plus dommageables, mais ces pistes ne semblent pas considérées pour l’instant, dit-il.

« Une tape sur les doigts »

L’administration du président Trump, qui souffle le chaud et le froid, a imposé des sanctions au cours des derniers jours à certains dirigeants turcs, mais elles ne semblent pas de nature à peser sur le cours des choses, indique M. Romano. « Il s’agit d’une simple tape sur les doigts », déplore-t-il.

Henri Barkey pense que Recep Tayyip Erdoğan n’avait malgré tout pas pris la mesure des contrecoups politiques pouvant découler de son offensive en Syrie.

La détérioration des relations avec les États-Unis et d’autres pays européens traditionnellement alliés risque de se faire sentir sur le plan économique à plus long terme et de précipiter éventuellement une crise interne, relève-t-il.

Francesco Cavatorta pense que les gagnants incontestés de la crise sont Damas, qui reprend pied dans une zone longtemps sous contrôle kurde, et Moscou, en voie de s’imposer durablement comme un acteur important au Moyen-Orient.

Ils « doivent rire comme des fous en pensant à l’incompétence des États-Unis », commente M. Romano.