La Turquie a lancé hier une vaste offensive militaire ciblant les forces kurdes qui contrôlent le nord-est de la Syrie. Elle survient quelques jours seulement après que le président des États-Unis, Donald Trump, a suscité une vive controverse en annonçant le retrait des troupes américaines présentes près de la frontière.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Que cherche à faire la Turquie ?

Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, a indiqué hier matin sur Twitter que le but de l’offensive turque était de « prévenir la création d’un corridor terroriste le long de la frontière sud » de son pays et de « ramener la paix dans la zone » en prenant pour cibles tant les Unités de protection du peuple kurdes (YPG) que les militants du groupe armé État islamique. David Romano, spécialiste de la question kurde rattaché à l’Université d’État du Missouri, note que la Turquie considère les YPG comme des alliés du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation militaire en lutte contre Ankara depuis de longues années. Le régime turc veut les repousser de la frontière et les affaiblir de manière à réduire la possibilité d’attaques sur son territoire. Il cherche aussi, note M. Romano, à libérer un pan de territoire pour reloger les réfugiés syriens établis en Turquie puisque leur présence devient de plus en plus controversée et lui cause des maux de tête politiques.

PHOTO RODI SAID, REUTERS

La Turquie a lancé hier, comme elle s’y était engagée, son offensive contre les forces kurdes du nord-est de la Syrie, alliées des Occidentaux dans la lutte antijihadistes.

L’EI est-il une considération secondaire ?

M. Romano estime que la volonté déclarée de la Turquie de lutter aussi contre l’EI est « orwellienne », dans la mesure où le pays a longtemps cautionné le flux de combattants étrangers passant par son territoire pour aller combattre en Syrie au sein de l’organisation terroriste. Une partie des forces utilisées l’année dernière pour chasser les forces kurdes d’une région située plus à l’ouest provenaient d’ailleurs de leurs rangs, relate-t-il. Thomas Juneau, spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l’Université d’Ottawa, estime que l’EI représente une menace réelle pour la Turquie, mais est aussi d’avis que la question kurde est la véritable priorité du chef d’État turc. Il est possible que les sympathisants de l’EI actifs dans la région profitent de l’affrontement militaire pour se renforcer et repartir à l’offensive. De nombreux camps de détention de combattants de l’organisation sont contrôlés par les forces kurdes et leur sort est incertain en raison de l’opération en cours.

Faut-il s’attendre à un dénouement rapide des combats ?

David Romano note que la Turquie dispose d’une armée bien formée et d’une force aérienne qui lui confère d’emblée un avantage important. Les YPG comptent de leur côté des dizaines de milliers de combattants aguerris et bien armés qui promettent de leur opposer une vive résistance et pourraient mener une longue guérilla en cas de défaite. Le succès de la Turquie dépendra de la largeur du corridor qu’elle tente d’aménager au sud de sa frontière, mais aussi de la capacité du régime à absorber des pertes militaires sans susciter l’ire de la population turque, juge M. Romano. Thomas Juneau pense qu’une victoire rapide est peu probable et que le conflit risque de s’enliser. Selon un compte rendu partiel de l’Agence France-Presse, plus d’une quinzaine de personnes, dont huit civils, ont été tuées hier dans les zones ciblées par les bombardements turcs près de la frontière. Un grand nombre de résidants paniqués tentaient de fuir par les routes.

PHOTO DELIL SOULEIMAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une femme fuit Ras al-Aïn avec ses deux enfants.

Une offensive terrestre était en cours en soirée. L’évolution des combats pourrait aussi être touchée par l’attitude du régime syrien de Bachar al-Assad, qui avait conclu une entente tacite de non-agression avec les forces kurdes durant la guerre civile pour concentrer ses forces ailleurs. Il pourrait être tenté, selon M. Juneau, de profiter de la situation pour récupérer une partie du territoire pris par les YPG en les attaquant par le sud.

Comment l’offensive turque a-t-elle été accueillie hier ?

De nombreux pays européens ont fustigé hier la décision d’Ankara et ont demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies, qui doit se tenir aujourd’hui, pour faire le point sur la situation. L’OTAN a demandé à la Turquie, qui figure parmi ses membres, de procéder « avec retenue » afin de ne pas compromettre les gains enregistrés dans la région contre l’EI. Le président des États-Unis a indiqué pour sa part dans une déclaration écrite que l’opération turque contre les YPG était une « mauvaise idée » et qu’il ne la soutenait pas. Sur Twitter, il a cependant insisté sur la nécessité pour les États-Unis de se retirer du Moyen-Orient. De nombreux élus influents, y compris dans le camp républicain, ont critiqué sa décision de retirer les troupes en lui reprochant d’abandonner les forces kurdes après les avoir utilisées dans la lutte contre l’EI. Le sénateur républicain Lindsay Graham, habituellement un fervent partisan du président, a indiqué qu’il mènerait les efforts au Congrès pour faire adopter des sanctions sévères contre la Turquie. M. Juneau note que le président Trump a une position « isolationniste » en matière de politique étrangère, contrairement à plusieurs ténors républicains d’inspiration néoconservatrice qui considèrent les États-Unis comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le Canada a également condamné les frappes turques. « Cette action unilatérale risque de menacer la stabilité d’une région déjà fragile, d’aggraver la situation humanitaire et de faire reculer les progrès réalisés par la Coalition mondiale contre Daech, dont la Turquie est membre », a dénoncé la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.