Les attaques meurtrières se multiplient en Afghanistan alors même que les États-Unis et les talibans se félicitent de la progression des négociations engagées pour mener à la signature d’un accord de paix bilatéral.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Ce paradoxe apparent a de nouveau été mis en relief hier par un attentat à la voiture piégée dans la capitale, Kaboul, qui a fait au moins 14 morts et 145 blessés, selon un décompte publié par l’Agence France-Presse.

Bien que l’attaque ait fait des dizaines de victimes civiles, les talibans ont affirmé qu’ils avaient pris pour cible un centre de recrutement « ennemi » où seuls des militaires et des policiers étaient présents.

Le nombre croissant de victimes civiles de l’affrontement inquiète les Nations unies, qui en ont recensé plus de 1500 uniquement pour le mois de juillet.

Bien que la plupart de ces morts et ces blessés soient le résultat de l’action des talibans, les forces afghanes, soutenues par les États-Unis, sont aussi montrées du doigt par l’organisation.

Pour les six premiers mois de l’année, l’armée et les forces internationales qui la soutiennent ont tué plus de civils que les talibans, le groupe État islamique et d’autres groupes de militants réunis.

« Le moment est venu de faire preuve de retenue et de faire preuve d’un vrai respect pour les vies des Afghans ordinaires », soulignait il y a quelques jours Tadamichi Yamamoto, représentant spécial dans le pays du secrétaire général de l’ONU.

Stratégie de négociations risquée

Patricia Gossmann, spécialiste de l’Afghanistan au sein de la division Asie de Human Rights Watch, note que les deux camps « cherchent à améliorer leur position à la table de négociations en intensifiant leurs opérations militaires ».

« Ce sont les civils qui en paient le prix », déplore l’analyste, qui s’attend à ce que les attaques meurtrières se multiplient dans les semaines à venir.

L’International Crisis Group (ICG), dans une analyse publiée il y a quelques semaines, relevait que les forces afghanes multiplient les raids nocturnes et les frappes aériennes dans les zones sous contrôle taliban.

La réponse violente des insurgés semble vouloir suggérer que « la pression militaire accrue ne réussira pas à les placer sur la défensive », soulignait l’organisation, qui s’inquiète de l’incidence de cette dynamique sur les pourparlers.

Chaque frappe est susceptible d’alimenter la rhétorique des tenants de la ligne dure de part et d’autre, compliquant d’autant l’atteinte d’un accord durable, prévient-on.

L’attentat de Kaboul survient alors que les émissaires taliban et américain se rencontraient à Doha une nouvelle fois pour négocier. Le gouvernement afghan ne participe pas à ces pourparlers, mais se montre disposé à négocier à son tour avec les insurgés.

Washington est prêt à fixer un calendrier de retrait des 14 000 militaires déployés dans le pays en échange de l’assurance que les talibans n’hébergeront pas à l’avenir d’extrémistes étrangers, comme ils l’avaient fait avec Al-Qaïda.

PHOTO KARIM JAAFAR, AGENCE FRANCE-PRESSE

Zalmay Khalizad, émissaire américain pour la paix en Afghanistan, lors d'une ronde de négociations avec les talibans, à Doha

L’envoyé spécial américain chargé des négociations, Zalmay Khalizad, assure que le retrait des troupes sera lié à l’évolution du conflit sur le terrain, mais l’incertitude demeure à ce sujet.

L’ICG relève dans son analyse qu’il n’est pas clair si le retrait « ira de l’avant quoi qu’il advienne, ou s’il sera lié aux progrès » enregistrés dans les pourparlers de paix qui devraient se tenir ultérieurement entre le gouvernement afghan et les talibans.

Patricia Gossmann, de Human Rights Watch, estime que la conclusion d’un premier accord entre les talibans et Washington ne serait « qu’un morceau du puzzle » et que les discussions interafghanes s’annoncent beaucoup plus ardues.

D’autant, dit-elle, que le camp gouvernemental est divisé et compte de nombreux acteurs qui espèrent s’approprier des pouvoirs importants dans une éventuelle réorganisation.

Les États-Unis, souligne-t-elle, espèrent retirer leurs troupes avant la tenue de l’élection présidentielle prévue en novembre 2020, mais rien n’assure à ce stade qu’ils n’iront pas de l’avant même si le conflit afghan n’est pas durablement résolu, au risque de relancer de plus belle les hostilités entre les différentes factions armées.

« Ça devait leur peser sur la conscience, mais je ne suis pas certaine que ce sera le cas », note Mme Gossmann.