(Souleimaniyé, Kurdistan irakien) Les Kurdes ont vécu comme une trahison le départ des soldats canadiens à l’automne 2017. Deux ans plus tard, ils demandent au Canada de revenir pour finir le travail.

Yasmine Mehdi
Collaboration spéciale

Ils ont combattu côte à côte pendant la guerre contre le groupe armé État islamique (EI). Mais cette alliance de circonstance a disparu sitôt la menace djihadiste contenue.

« C’était comme voir un ami s’éloigner de nous pour des raisons qu’on ne comprend pas tout à fait. » Jeune soldat dans l’armée des peshmergas, Akam Omar a été formé et soigné par des militaires canadiens pendant un an, de 2016 à 2017. Mais il y a deux ans, alors que les alliés avaient combattu ensemble le groupe armé État islamique, les Canadiens ont quitté la région aussitôt la menace contenue. « Leur départ a été très décevant, mais on sait que la décision était politique. Les soldats n’avaient rien à voir là-dedans. »

De septembre 2014 à octobre 2017, les forces spéciales ont formé, aidé et conseillé quelque 3400 combattants kurdes, les peshmergas. Au plus fort de la guerre, plus de 200 Canadiens étaient déployés pour participer à la lutte contre l’EI (le ministère de la Défense ne précise pas le nombre de soldats québécois, invoquant le secret des missions menées par les forces spéciales). Ces soldats ont notamment aidé les Kurdes à opérer en zone urbaine — une compétence que ces guerriers des montagnes maîtrisaient peu.

PHOTO YASMINE MEHDI, COLLABORATION SPÉCIALE

Akam Omar

Le grand problème qu’on rencontrait avec Daech [acronyme de l'EI en arabe], c’était les mines. Les Canadiens nous ont fourni de l’équipement pour nous aider à les désamorcer. C’était de bons soldats, très professionnels.

Akam Omar

Au Kurdistan, on se souvient encore de ces militaires à l’étrange accent qui sont rapidement devenus de proches alliés des peshmergas. Les Canadiens portaient le drapeau du Kurdistan sur leur uniforme : un symbole lourd de sens dans cette région historiquement indépendantiste. L’alliance semblait scellée. C’était avant que le référendum de septembre 2017 ne vienne brouiller les cartes.

Fédéralisme et indépendance

Les Catalans, les Écossais, les Kurdes et les Québécois : peuples disséminés aux quatre coins du monde avec peu de choses en commun, outre le qualificatif ambigu de « nation sans État ». À la différence des indépendantistes québécois, les Kurdes ont remporté leur référendum haut la main, avec 92 % des voix. Mais le ton est rapidement monté entre Erbil [capitale du kurdistan irakien] et Bagdad. Blocus aérien, gel du salaire des fonctionnaires, rhétorique belliqueuse : à Kirkouk, les deux armées se sont directement affrontées, plaçant le Canada entre l’arbre et l’écorce.

Entre son allié de longue date et son allié de circonstance, le choix du Canada a été facile. La mission des forces spéciales au Kurdistan a été interrompue et l’effort militaire, redirigé vers la capitale irakienne. Aujourd’hui, quelque 400 soldats canadiens sont déployés pour assurer la formation des forces de sécurité irakiennes — une aide militaire dont ne bénéficient pas les peshmergas. « Pour les Kurdes, ç’a été une grande trahison, explique Kamaran Mohammed Palani, chercheur au Middle East Research Institute. Après le référendum, c’est comme si les Occidentaux n’étaient pas fidèles à leurs principes de démocratie et d’autodétermination. Ce sentiment de trahison perdure encore aujourd’hui. »

Une aide toujours sollicitée

Jaafar Cheikh Moustafa est loin du stéréotype du militaire stoïque. Sourire furtif, humour pince-sans-rire, hospitalité un peu trop débordante ; il fait davantage penser à un grand-père qu’à un militaire. Pourtant, l’officier de haut rang a intégré l’armée à l’âge de 19 ans, lors de la première insurrection kurde irakienne. Depuis, de nombreux conflits se sont déroulés sous ses yeux. Mais rarement aussi brutaux que celui contre l’EI. Cheikh Moustafa nous accueille dans son bureau de Souleimaniyé, un après-midi de juin, vêtu du traditionnel chalouar.

« Les Canadiens ont joué un rôle crucial pour mener l’offensive contre Daech et protéger les peshmergas. Autant avec l’appui aérien qu’avec la formation, le renseignement et le don d’équipement à nos soldats », explique-t-il. Au-delà de cette aide militaire, Jaafar Cheikh Moustafa garde le souvenir de soldats sympathiques à l’histoire des Kurdes, une minorité ethnolinguistique violemment persécutée par Saddam Hussein.

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Jaafar Cheikh Moustafa dans son bureau de Souleimaniyé

Ils portaient notre drapeau sur leur uniforme. C’est comme s’ils faisaient partie de notre armée.

Jaafar Cheikh Moustafa

Avec une telle proximité, le départ des Canadiens a été d’autant plus décevant. « Ils ont oublié les sacrifices des peshmergas contre Daech pour défendre leurs intérêts. Si ce n’était pas de nous, les terroristes auraient pu occuper toute la région, lâche le commandant, dont la bonne humeur semble s’être évaporée. En tant que Kurdes, c’est légitime d’avoir notre indépendance. Nous avons beaucoup sacrifié pour nos droits. »

Bien qu’amer, il souhaite le retour de ses anciens alliés. D’abord, parce que les tensions avec Bagdad se sont apaisées. Mais surtout parce que le spectre du groupe État islamique est, selon lui, toujours présent. « Bien sûr qu’on a encore besoin des Canadiens. La vérité, c’est que Daech est encore actif dans les territoires disputés [entre Erbil et Bagdad]. Ils resteront toujours une menace. »

« Même pas une balle »

Le ministère des peshmergas est un édifice imposant. Après quelques postes de contrôle et une fouille corporelle, nous accédons au bâtiment et à son dédale de couloirs remplis de jeunes soldats en uniforme, cigarette au bec et gobelet de café à la main. C’est dans cette fourmilière kaki que nous rencontrons le commandant Qaraman Kamal Omer. Visage carré, moustache taillée et uniforme impeccable, il a déserté l’armée de Saddam pour se joindre à celle des peshmergas. « En tant que Kurde, je voulais être avec mon peuple », explique-t-il.

Qaraman Kamal Omer est responsable des opérations et de l’entraînement de la brigade 70. Son grief contre le Canada ne concerne pas seulement la formation des soldats. Pendant notre entretien, il se lance dans l’énumération d’une liste griffonnée sur un bout de papier : jumelles de vision nocturne, fusils de précision, mortiers, lance-grenades, mitraillettes, munitions. « Les Canadiens devaient fournir un bataillon complet de 700 hommes avec des armes et du matériel. Mais la livraison n’est jamais arrivée. »

Le Canada devait effectivement fournir 10 millions de dollars en armes aux Kurdes. La promesse, faite par le premier ministre Justin Trudeau en février 2016, est tombée dans l’oubli après le référendum. Depuis, les armes attendent dans un hangar de Montréal. Aujourd’hui encore, une porte-parole du ministère de la Défense nationale, Ashley Lemire, indique qu’« aucun plan de livraison précis n’a été préparé », dans un courriel envoyé à La Presse.

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Le commandant Qaraman Kamal Omer, responsable des opérations et de l’entraînement de la brigade 70

Nous avons sacrifié des centaines de combattants pendant la guerre contre Daech. C’était une responsabilité très lourde et nous nous sommes battus au nom de tous les pays. Maintenant, nous avons besoin d’aide et nos alliés ne sont même pas capables de nous donner une balle.

Qaraman Kamal Omer

Il met aussi de l’avant la menace que constitue l’EI. « Nous vivons dans une région explosive où il peut y avoir un conflit à tout moment. Comment nos soldats vont-ils combattre Daech avec des armes qui datent de l’époque de Saddam ? »

Malgré ces doléances, la ligne canadienne reste ferme. « Le premier ministre [Trudeau] a répondu lorsque le référendum a eu lieu : pour le Canada, étant donné notre propre expérience, nous soutenons un Irak unifié, fédéral et inclusif », déclare l’ambassadeur du Canada, Paul Gibbard, de son bureau de Bagdad.

Rattrapés par leur pragmatisme

Après la débandade de l’armée nationale irakienne en juin 2014, l’alliance avec les Kurdes paraissait toutefois inévitable. Cette armée organisée et prête à faire face à l’EI semblait être un cadeau tombé du ciel. « Daech venait d’entrer à Mossoul et n’était pas très loin d’Erbil. Du point de vue canadien, il était crucial d’agir rapidement pour les empêcher de conquérir une autre ville stratégique, rappelle Mike Fleet, chercheur à l’Institut sur la gouvernance. Les Canadiens ont dû travailler avec ce qu’ils avaient. L’alliance avec les Kurdes était un choix pragmatique. »

Il reste que le conflit entre Erbil et Bagdad était prévisible. Tout comme le retrait canadien. « Le Canada soutient un Irak fédéral fort et uni. Il ne peut pas aussi soutenir une armée séparatiste. C’est impossible », souligne le spécialiste de la politique irakienne. Mike Fleet reconnaît que quelques erreurs ont été commises par les Canadiens : celle d’arborer le drapeau kurde, par exemple. Ces impairs s’expliqueraient selon lui par l’absence d’une réelle stratégie canadienne au Moyen-Orient.

« La présence canadienne était extrêmement limitée avant 2014. Ensuite, les politiques ont beaucoup été pensées sur le court terme. Je ne suis pas certain qu’il y ait une stratégie canadienne sur le long terne », observe-t-il.

— Avec la précieuse collaboration d’Ibrahim Abdulbaqi, fixeur et interprète

En chiffres

5,8 millions Population du Kurdistan irakien, soit environ 16 % de la population totale d’Irak

300 000 Nombre estimé de combattants peshmergas

40 600 km2  Superficie du territoire du Kurdistan irakien

12,5 % Taux de pauvreté au Kurdistan irakien, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies

680 000  Nombre de déplacés internes qui vivent au Kurdistan irakien, selon les dernières données de l’Organisation internationale pour les migrations

5 Nombre de pays où les Kurdes représentent une minorité ethnique importante. L’Irak, bien sûr, mais aussi la Turquie, l’Iran, la Syrie et l’Arménie.

2005  Année où la nouvelle Constitution irakienne a été adoptée, soit deux ans après la chute de Saddam Hussein. Elle reconnaît l’autonomie de la région du Kurdistan et de son Parlement.

Une crise qui glisse dans l’oubli

PHOTO SAFIN HAMED, ARCHIVES AGENCE FRENCE-PRESSE

Le camp Harsham est à une quinzaine de minutes en voiture du centre-ville d’Erbil.

Le camp Harsham est en banlieue d’Erbil. Plus précisément, il est à une quinzaine de minutes en voiture du centre-ville, où l’activité bouillonnante fait oublier que l’EI était aux portes de la ville il y a trois ans. Pourtant, franchir le portail de Harsham donne l’impression d’être transporté dans une dimension où la guerre ne s’est pas arrêtée. Au lieu de cela, elle languit dans un triste paysage : température aride, paysage sablonneux, amas de détritus.

Le matin, les rues sont vides, à part les quelques enfants qui émergent, curieux, des conteneurs recouverts de bâches bleu onusien. Dans les camps de déplacés, la présence de jeunes enfants frappe toujours. Il suffit d’un rapide calcul pour réaliser que la plupart ont grandi ici, dans ce champ de métal et de vies mises en suspens.

PHOTO YASMINE MEHDI, COLLABORATION SPÉCIALE

Les Abass sont 10 à vivre dans le même conteneur. Pour eux, le 10 juin 2014 restera toujours une date sombre. Lorsque Mossoul est tombé aux mains du groupe armé État islamique, la famille a pris la fuite au milieu de la nuit, laissant presque tout derrière elle. 

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), la crise en Irak a fait près de 6 millions de déplacés. Un an et demi après la défaite de l’EI, 1,7 million d’entre eux – dont 800 000 enfants – n’ont toujours pas regagné leur domicile. Souvent, parce que leur demeure a été détruite dans les combats. D’autres fois, parce qu’ils craignent de faire l’objet de représailles, car la guerre a exacerbé les tensions sectaires.

Les Abass sont 10 à vivre dans le même conteneur. Pour eux, le 10 juin 2014 restera toujours une date sombre. Lorsque Mossoul est tombé aux mains du groupe armé État islamique, la famille a pris la fuite au milieu de la nuit, laissant presque tout derrière elle.

Quand l’armée [irakienne] a repris Mossoul, je suis reparti voir. Notre maison avait été détruite. Il n’y avait plus rien.

Amjad Khaleel, le père de la famille

Anwad, la grand-mère, a les larmes aux yeux en pensant à la demeure familiale. « J’avais six chambres avec de très beaux meubles et une télévision. Maintenant, on dort tous dans cette petite pièce », déplore-t-elle en serrant son petit-fils dans ses bras.

L’histoire des Abass n’a rien d’unique. À Harsham, 300 familles ont la même, à quelques variations près. Pour Shayma Zainelabdeen, la travailleuse sociale qui nous accompagne, ces récits sont toujours aussi bouleversants. Elle-même originaire de Mossoul, Shayma a commencé à travailler au camp peu après son ouverture en 2014. Elle s’inquiète maintenant de voir l’aide internationale être réduite. « Plusieurs organisations sont parties. Au début de la crise, l’ONU, le PAM [Programme alimentaire mondial] et les autres donnaient beaucoup d’argent et de vivres, mais ça a diminué dans les derniers mois. »

« J’étais là pendant la guerre de Mossoul, j’ai vu toute l’attention des médias, se souvient le chef de mission de Médecins sans frontières en Irak, Marc Forget. Une fois que la guerre s’est terminée, il y a eu beaucoup moins d’attention. Mais la crise humanitaire ne s’est pas améliorée du jour au lendemain. La souffrance des gens est aussi manifeste aujourd’hui qu’elle l’était pendant le conflit. »

PHOTO YASMINE MEHDI, COLLABORATION SPÉCIALE

Anwad, la grand-mère, a les larmes aux yeux en pensant à la demeure familiale. « J’avais six chambres avec de très beaux meubles et une télévision. Maintenant, on dort tous dans cette petite pièce », déplore-t-elle en serrant son petit-fils dans ses bras.

Des villes millénaires devenues champs de ruines, des hôpitaux dont la reconstruction se fait attendre, des camps de réfugiés où le temps semble figé ; le médecin québécois n’est pas particulièrement optimiste pour l’avenir de l’Irak. « Le temps que le pays se remette sur pied, on en a pour des années. Les besoins vont être là pendant longtemps. Eh oui, c’est devenu une crise un peu oubliée. »