Plus de 150 000 civils ont été forcés de fuir devant l’escalade des bombardements et des tirs d’artillerie qui ciblent, depuis 10 jours, la province d’Idleb, dans le nord de la Syrie.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Ces nouveaux déplacés, dont certains avaient trouvé refuge dans cet ultime bastion tenu par les rebelles syriens après avoir été chassés d’autres villes reprises par Damas au fil de ce conflit qui perdure depuis huit ans, ont dû se replier vers le nord de cette province, pour l’instant épargné par l’offensive.

« Ils dorment à la belle étoile, sous des oliviers, sous une simple toile, dans des mosquées, ou alors ils s’entassent à 25 dans une chambre de 20 mètres carrés, car les camps de déplacés débordent », relate le Dr Ahmad Dbis, responsable de la sécurité pour l’Union des organisations d’assistance et de soins médicaux (UOSSM), ONG internationale présente en Syrie.

Selon lui, la situation de ces familles déplacées est « catastrophique ».

Hier, 13 civils ont été tués, principalement dans des raids aériens du régime ou de son allié russe contre des villages de la province d’Idleb ou de la province voisine de Hama, a indiqué l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

« Privés de tout »

Le Dr Ahmad Dbis rentrait d’une brève mission d’observation à Idleb lorsque La Presse l’a joint à Gaziantep, en Turquie, hier.

Il y a visité les camps de fortune où ces nouveaux déplacés, chassés par une offensive déclenchée il y a 10 jours par le régime syrien et ses alliés russes, se retrouvent « privés de tout ».

« Leurs maisons ont été détruites, ils ont fui sans rien emporter avec eux. »

Ce dernier a pu visiter les quartiers sud d’Idleb, ciblés par l’offensive, et les camps de fortune où s’entassent les nouveaux civils déplacés par le conflit. Mais il n’a pas pu entrer à Hama, ville située à une centaine de kilomètres au sud d’Idleb et qui est elle aussi visée par les tirs du régime, en raison de l’intensité des bombardements. « Les raids s’y succédaient de façon ininterrompue, chaque minute », selon le Dr Dbis.

On estime qu’environ 3 millions de personnes habitent dans la région incluant Idleb et Hama. La province d’Idleb est contrôlée principalement par le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS), affilié à Al-Qaïda.

Au fil des derniers mois, ses hommes armés ont réussi à neutraliser un groupe rival, Jabhat al-Wataniya al-Tahrir, qui était soutenu par la Turquie.

En septembre dernier, Moscou et Ankara avaient conclu un cessez-le-feu en vertu duquel la région devait être considérée comme une « zone démilitarisée ».

Ankara avait alors fait miroiter la possibilité de réduire l’influence de HTS grâce aux rebelles regroupés sous son influence. En réalité, c’est le contraire qui s’est produit : ce sont les djihadistes proches d’Al-Qaïda qui sont sortis gagnants de leur affrontement avec les rebelles pro-turcs.

La Turquie n’ayant en quelque sorte pas rempli ses engagements, Moscou et Damas ne se sentaient plus liés par l’accord de septembre, explique Fabrice Balanche, géographe spécialiste de la Syrie à l’Université Lyon 2.

Selon ce dernier, les djihadistes d’Idleb ont de plus lancé quelques attaques « périphériques ». Le retrait des troupes américaines a également changé la donne sur le terrain, contribuant au déclenchement de l’offensive en cours.

Le cessez-le-feu a volé en éclats le 28 avril, quand le régime de Bachar al-Assad, aidé par l’aviation russe, a lancé son offensive d’une intensité comme on n’en avait pas vu depuis 15 mois.

Frapper les hôpitaux

Selon une stratégie qu’il avait déployée contre d’autres villes rebelles, le régime de Damas a pilonné systématiquement les infrastructures civiles d’Idleb et de Hama, plus particulièrement les hôpitaux. Douze hôpitaux ont été frappés par des bombes au cours des dix derniers jours, et la majorité ne sont plus fonctionnels, affirme l’UOSSM, qui a dû suspendre ses activités médicales pour des raisons de sécurité.

Quatre de ces hôpitaux étaient exploités par l’OCHA, organisation humanitaire des Nations unies, et les autorités syriennes connaissaient bien leur emplacement, souligne l’UOSSM. Trois membres de son personnel médical font partie de la centaine de victimes tombées sous les bombes.

Lors d’épisodes précédents de ce conflit meurtrier, en bombardant les infrastructures médicales, le régime de Bachar al-Assad avait poussé les civils à fuir, avant de se lancer dans une offensive terrestre.

Plusieurs craignent aujourd’hui qu’une telle offensive ne soit imminente dans le dernier repli des rebelles syriens.