Même si la fameuse auteure du blogue "A Gay Girl in Damascus" n'a jamais été kidnappée comme elle le prétendait sur son site (il s'agit en fait du pseudonyme d'un Américain de Georgie...), les vrais gais syriens, eux, vivent une situation délicate. «Les crimes d'honneur ne sont pas encore une pratique disparue dans la région», nous écrit Danny, militant des droits des gais en Syrie. État des lieux.

Judith Lachapelle LA PRESSE

À 14 ans, Danny s'est fait chasser de la maison familiale à cause de son homosexualité. À 19 ans, lors d'une dispute, son père a pointé un fusil sur sa tête. Danny dit avoir vu, dans ses yeux, plus de peur que de colère. Depuis, s'affirmer comme homosexuel est une nécessité pour lui. «J'ai peur qu'un jour quelqu'un que j'aime découvre que je suis homosexuel et décide d'appuyer sur la détente. Je prends donc un raccourci et je le dis sur-le-champ.»

L'homosexualité est illégale en Syrie et punissable d'emprisonnement. «Je suis l'un des très rares gais à s'assumer dans le monde arabe, écrit ce résidant de Damas, dans un échange de courriels avec La Presse. Je n'ai rencontré qu'une seule autre personne en Syrie qui s'assume auprès de sa famille et de ses amis.»

Preuve de cette situation périlleuse, Danny préfère ne pas être identifié avec son nom de famille. Il a été possible de lui parler de vive voix, à la condition de ne pas aborder de sujets trop sensibles au téléphone, comme la politique et les droits des homosexuels. «Tout ce tapage entourant l'histoire d'Amina (voir capsule) a attiré beaucoup d'attention sur la communauté gaie en Syrie, une attention qui n'était pas souhaitée en ces temps difficiles.»

L'identité de Danny, bien réelle celle-là, dérange beaucoup. «Je crois que certaines personnes me considèrent comme une menace, dit-il. Les crimes d'honneur ne sont pas encore une pratique disparue dans la région. Ce sont surtout des femmes qui les subissent, mais les hommes qui sont identifiés comme gais peuvent être visés par des membres de leur famille, des voisins ou d'autres personnes au nom de Dieu.»

Les «anormaux»

Malgré la contestation qui prend de l'ampleur en Syrie, Danny préfère ne pas se mêler de politique -il habitait au Caire jusqu'en février et a vu des amis se faire tuer place Tahrir. Mais il souhaite faire progresser les droits des gais dans le monde arabe. «Les homosexuels, ici, manquent de ressources et d'informations pour se comprendre eux-mêmes. Je vois beaucoup de jeunes gais en Syrie qui ne se comprennent pas et combattent leurs désirs chaque jour, dans l'espoir de changer ce qu'ils sont pour le bien de la société. Les sociétés deviennent de plus en plus conservatrices et les gens sont désormais plus homophobes qu'avant.»

Au Liban, qui fait figure de pays progressiste en matière de droits des homosexuels, un article de loi criminalise toujours les «actes sexuels contre nature». Des pétitions circulent ces jours-ci sur l'internet pour demander aux députés l'abrogation de l'article 534 du Code pénal libanais.

Mais ailleurs, l'homosexualité est essentiellement cachée, niée, ridiculisée. «Les médias occidentaux aident les plus jeunes à nommer ce qu'ils sont lorsqu'ils en font la découverte, dit Danny. Mais la censure est forte. Il y a des tonnes de séries télé occidentales dont des segments ont été effacés (comme Frères et Soeurs ou Glee) pour faire disparaître les personnages gais. Le sous-titrage pose aussi problème : on traduit «gai» par shaz -anormal. Le doublage est encore plus triste: le personnage de Kurt, dans Glee, a une voix très féminine dans la version doublée au Liban, presque la voix d'une fille.»

De retour en Syrie depuis le soulèvement en Égypte, Danny songe encore à plier bagage. «Franchement, je suis fatigué et je sens que j'ai besoin d'un peu de normalité dans ma vie. Je sens qu'on me rejette partout parce que je porte un sac aux couleurs de l'arc-en-ciel ou parce que j'ai des tatouages sur le bras.» Pour pouvoir continuer à défendre les droits des gais, il doit recharger sa batterie. «Je sens que le stress est trop lourd pour moi en ce moment.»

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Mystérieuse Amina

Au terme d'une longue enquête, menée notamment par le journaliste Andy Carvin de la radio publique américaine NPR, le mystère sur l'identité d'Amina a été levé. Amina Abdallah est, en fait, le pseudonyme d'un homme au nom de Tom MacMaster, un Américain de Georgie. L'homme a expliqué n'avoir jamais pensé attirer autant d'attention sur ce blogue fictif et avoir voulu «illuminer l'histoire du Moyen-Orient pour un public occidental». L'histoire fascinante de cette traque et la façon dont a été identifié Tom MacMaster peut être lue ici: https://www.npr.org/blogs/thetwo-way/2011/06/12/137139179/gay-girl-in-damascus-apologizes-reveals-she-was-an-american-man