«Plage séparée», annonce un écriteau planté dans le sable. «Jours de baignade pour les femmes: dimanche, mardi, jeudi. Jours de baignade pour les hommes: lundi, mercredi, vendredi.»

Cette petite section de la plage de Tel-Aviv est réservée aux juifs ultra-orthodoxes qui veulent profiter de leur bout de soleil au bord de la Méditerranée. Juste à côté, il y a la plage - officieusement - réservée aux homosexuels.

 

Telle est la vie à Tel-Aviv. Éclatée, mais tolérante. Bercé par le bruit de la mer, il est difficile de s'imaginer que, à 70km au sud, les mêmes vagues vont se briser sur la plage de Gaza. Et que, à Jérusalem, le défilé gai annuel requiert la protection de centaines de policiers antiémeute. Non sans raison: en 2005, trois participants avaient été poignardés en pleine rue par un extrémiste ultra-orthodoxe.

«Tel-Aviv, c'est un autre pays, dit l'écrivain Etgar Keret, attablé à la terrasse d'un café branché de la ville. C'est une vision optimiste de ce qu'Israël peut devenir, alors que Jérusalem en est la vision très pessimiste. Là-bas, les communautés ne se mêlent pas. Ici, dans le même immeuble, il peut y avoir un couple homosexuel au premier étage, une famille ultra-orthodoxe au deuxième et une famille arabe au troisième. Ils ne s'aiment pas nécessairement, mais ils font partie de la même société et ils l'acceptent.»

La «ville blanche» revendique le statut de «Miami du Moyen-Orient». Ses habitants, pour la plupart laïques, affirment qu'elle n'a rien à envier aux grandes métropoles du monde. «Ici, les soirées commencent vers 1h du matin. Même la semaine. Rester à la maison est difficile. La ville t'appelle, elle ne te laisse pas tranquille», confie Hélène Bérubé, jeune Québécoise installée à Tel-Aviv depuis un an.

Changement d'image

Il faut dire que les attentats suicide qui avaient vidé les restaurants et les bars il y a quelques années ont pratiquement cessé. Aujourd'hui, les gardiens de sécurité, toujours postés aux portes des commerces, bayent aux corneilles.

C'est ainsi qu'Israël aimerait bien que le reste du monde le perçoive: cool, créatif, culturel. Des diplomates israéliens ont d'ailleurs entrepris de refaire l'image du pays, perçu comme une contrée désertique entourée de barbelés, déchirée par les conflits et menacée par l'extrémisme religieux. Israël a embauché une firme de marketing britannique pour changer ces perceptions, rapportait en septembre le magazine The Economist.

La tâche risque d'être difficile. Les 800 correspondants étrangers basés à Jérusalem se concentrent tous sur le conflit israélo-palestinien. Et, dès qu'on sort de Tel-Aviv, les murs de béton qui protègent les routes ramènent le visiteur à la réalité.

Tel-Aviv est une bulle. Désillusionnés par un conflit qui n'en finit plus, ses habitants, qui autrefois passaient des heures à en débattre, préfèrent désormais éviter le sujet.

«C'est un luxe qu'ils peuvent s'offrir. Les Palestiniens, eux, font l'expérience de l'occupation tous les jours. Ils ne peuvent pas se permettre d'être aussi blasés», dit Tamar Hermann, directrice du Centre Steinmetz de recherche pour la paix, à l'Université de Tel-Aviv.

Naïveté

Mais ce n'est qu'une question de temps avant que la bulle n'éclate, prévient Arnon Soffer, directeur de la géopolitique à l'Université d'Haïfa, à une centaine de kilomètres au nord de Tel-Aviv. «Regardez la carte du Moyen-Orient; il y a 200 millions d'Arabes dans la région et nous ne sommes que cinq millions. Et ces stupides Juifs de Tel-Aviv boivent des cafés merveilleux en pensant qu'ils vont survivre. Jamais. C'est naïf.»

«Je n'ai pas peur des Palestiniens ou de l'Iran, ajoute-t-il. Mon ennemi est l'État de Tel-Aviv. Ses habitants se pressent d'une galerie d'art à un opéra à un concert sans comprendre ce qui se passe autour d'eux. Si une roquette atteignait Tel-Aviv, cela pourrait être une bénédiction. Alors, ils réaliseraient que nous avons un problème, et que Tel-Aviv n'est pas Paris ou Montréal!»