La France vote ce dimanche au second tour d’élections législatives sous tension. Notre chroniqueuse Laura-Julie Perreault a arpenté le pays ces derniers jours, de la Côte d’Azur à la Bretagne, pour parler aux électeurs et aux politiciens de la montée des extrêmes. Aujourd’hui, visite à Carhaix, petite commune bretonne où la convergence des colères multiples est au cœur d’un duel entre gauche et extrême droite.

(Carhaix, France) « Karaez Rezistañs ». Il n’est pas nécessaire de parler breton pour comprendre que l’affiche posée à l’entrée de La Cantine des chefs, un café de la petite ville de Carhaix, est revendicatrice et qu’elle concerne l’hôpital de la ville. Un gros H se trouve en son centre.

Le petit centre hospitalier de trois étages, qui dessert les communautés rurales de Centre-Bretagne, est au cœur d’une tempête politique depuis que les autorités sanitaires ont décidé l’an dernier d’en fermer les urgences la nuit. Par manque de moyens et de personnel.

PHOTO LAURA-JULIE PERREAULT, LA PRESSE

Ce signe est affiché dans plusieurs commerces de Carhaix. Il appelle la population à sa mobiliser pour l’hôpital de la ville, dont l’urgence est fermée la nuit depuis un an. L’enjeu est aussi au centre de l’élection.

Il faut compter plus de 45 minutes de voiture, en partie par des chemins de campagne, pour gagner un autre hôpital, à Brest, à Quimper ou à Pontivy. « C’est grave. Il y a des gens qui meurent », dit Erwan Chartier, rédacteur en chef du journal hebdomadaire de la région, Le Poher, rencontré dans les locaux de sa publication quelques minutes après qu’il a bouclé son numéro de la semaine.

Avec son équipe, il documente l’impact du manque de soins de santé, les manifestations qui se multiplient pour demander la réouverture des urgences en permanence ainsi que la colère grandissante qui s’empare de la population rurale de cette région qui se sent abandonnée par « le gouvernement central et la technocratie », note le journaliste.

Nouvelle vague venue de l’extrême droite

Et cette colère a gagné les urnes. Dans ce bastion de centre gauche, où le Parti socialiste a longtemps dominé, le Rassemblement national de Marine Le Pen et Jordan Bardella a fait une percée historique lors des élections européennes du 9 juin, arrivant en tête. Un phénomène qu’on a pu observer partout en Bretagne, à la surprise générale, mais qui s’est quelque peu résorbé lors du premier tour des législatives.

Mais pas à Carhaix. Patrick Le Fur, le candidat du parti nationaliste qualifié tantôt de droite radicale, tantôt d’extrême droite, a récolté plus du tiers des voix dans la circonscription, arrivant deuxième. Ce dimanche, l’ancien officier d’un commando spécial de la Marine française affrontera la députée socialiste sortante, Mélanie Thomin, lors du second tour. Le candidat du camp d’Emmanuel Macron, arrivé troisième, s’est retiré de la course.

Pendant la campagne électorale qui a précédé le vote, M. Le Fur a notamment mis de l’avant la question de l’hôpital. Alors que sa rivale de gauche revendique une réforme en profondeur de l’hôpital public, il promet de regarnir le personnel en exonérant d’impôt les travailleurs de la santé retraités qui accepteraient de revenir au travail.

Erwan Chartier est surpris par cet intérêt soudain.

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Erwan Chartier, rédacteur en chef du journal hebdomadaire Le Poher, est la cible de menaces et d’intimidation de la part de l’extrême droite.

Contrairement à la députée sortante, on n’a jamais vu le candidat du Rassemblement national à une manifestation. Son parti tire profit de l’hôpital et des colères agricoles. Il profite aussi de l’effacement des autres partis de droite.

Erwan Chartier, rédacteur en chef du Poher

Le rédacteur en chef est aussi historien, spécialisé dans l’histoire de la Bretagne.

Il suffit de lire un ou deux numéros du Poher pour voir que les débats régionaux vont bien au-delà des soins médicaux. On y parle aussi des mobilisations d’agriculteurs, qui bloquent des ronds-points avec leurs tracteurs pour dénoncer la baisse de leurs revenus et la concurrence déloyale en provenance de pays qui n’ont pas à se plier aux règles strictes de l’Union européenne. Le Rassemblement national, qui veut limiter le pouvoir de Bruxelles, a de plus en plus d’adeptes dans ces cercles.

Du débat aux menaces de mort

La région du nord-ouest de la France a aussi été au cœur d’une immense polémique lancée par l’extrême droite lorsque la petite ville de Callac, à 20 km de Carhaix, a voulu mettre sur pied en 2022 un projet d’accueil pour les réfugiés au cœur d’une communauté plutôt défavorisée de 2200 habitants, projet d’une fondation qui s’appelle Merci.

PHOTO OLIVIER CHASSIGNOLE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Marion Maréchal, lors d’un évènement du Rassemblement national, à Villefranche-sur-Saône, dans le Rhône, le 27 juin

L’affaire a dégénéré rapidement quand des militants identitaires et d’extrême droite s’en sont pris au projet. Marion Maréchal, nièce de Marine Le Pen, qui a quitté le Rassemblement national en 2022 pour rejoindre le mouvement Reconquête d’Éric Zemmour – aussi à la droite de la droite –, en a fait son fer de lance. Le projet a fait la une des journaux de France pendant plus d’un an avant d’être abandonné. Reconquête a crié victoire. Marion Maréchal, elle, vient de s’allier au Rassemblement national pour les élections.

Cet épisode a laissé des marques en Centre-Bretagne. Et en particulier sur Erwan Chartier qui a été menacé de mort par des militants d’extrême droite.

Il y a eu 12 menaces de mort proférées contre des élus et moi, j’en suis à 9.

Erwan Chartier, rédacteur en chef du Poher

Ça a commencé par des insultes publiées sur des sites web liés à l’extrême droite et au mouvement Reconquête. « On m’a traité de collabo parce que j’ai interviewé le maire de Callac et la directrice du projet. Et de vendu aux immigrationnistes », raconte le journaliste.

Après avoir porté plainte à la police, il a reçu un premier courriel de menaces. La comptable du journal, elle, a reçu un appel demandant à quelle heure le rédacteur en chef allait se présenter « pour lui mettre une balle dans la tête ».

Lors d’une conférence qu’il a donnée sur le scandale de Callac en février 2023, un ancien candidat du Front national dans la région est sorti en faisant un salut nazi. Le tout a été filmé.

Le spectre de la Seconde Guerre mondiale

Terminé, tout ça ? Loin de là. Dans la nuit du 19 au 20 juin, soit un peu moins de deux semaines avant le premier tour des élections législatives, des militants d’un groupuscule ont mis des autocollants sur des édifices publics à Carhaix. Ils s’en prennent à la presse locale et à Erwan Chartier en particulier, comparant Le Poher à l’ancienne Pravda de l’Union soviétique. Le Poher a dénoncé le principal auteur de ces méfaits.

« Moi, ce qui m’est arrivé, c’est à la limite de la psychiatrie, dit le rédacteur en chef, mais ces gens sont nourris par des sites xénophobes anti-islam, anti-vaccination et pro-Poutine », ajoute-t-il, craignant une libération encore plus grande de ce genre de discours dans l’éventualité d’une victoire électorale du Rassemblement national ce dimanche.

« Les gens de Carhaix me disent qu’ils sont inquiets. En particulier ceux qui sont nés pendant la guerre », dit Erwan Chartier en faisant référence à l’occupation allemande de la Bretagne et à la collaboration du régime de Vichy.

PHOTO BENOIT TESSIER, ARCHIVES REUTERS

Marine Le Pen

La patronne du Rassemblement national, Marine Le Pen, travaille d’arrache-pied depuis plus d’une décennie pour dédiaboliser son parti et faire oublier que son ancêtre, le Front national, a été mis sur pied par d’anciens sympathisants nazis, des antisémites notoires et des nostalgiques de l’Algérie française, mais cette transfiguration ne convainc pas tout le monde à Carhaix comme ailleurs.

Loin de Paris

Au bar du coin, le Brizeux, on est encore abasourdi par le résultat des deux derniers votes dans la petite commune. « Carhaix, c’est un terreau de la gauche, et y voir une telle montée de l’extrême droite, c’est incompréhensible », lance Joël en prenant une gorgée de bière. « C’est surtout un refus d’Emmanuel Macron », croit pour sa part Jean. « Il y a plein de jeunes agriculteurs qui se tournent vers l’extrême droite », ajoute Stéphane. Les trois hommes, comme beaucoup d’autres personnes interviewées à Carhaix, refusent de donner leur nom de famille. « On vit dans une petite communauté », note Jean, pour expliquer sa timidité.

PHOTO LAURA-JULIE PERREAULT, LA PRESSE

Stéphane, Joël et Jean (de gauche à droite) parlent de politique en prenant un verre au Brizeux, bar populaire de Carhaix, dans le centre de la Bretagne.

Et qu’en disent les électeurs qui ont choisi le Rassemblement national dans la région ? Nous n’en avons pas croisé à Carhaix, mais avons parlé à plusieurs d’entre eux à Lorient, une autre ville de Bretagne située sur le littoral.

PHOTO LAURA-JULIE PERREAULT, LA PRESSE

Gilles Daniel, à gauche, discute avec un militant politique local à Lorient. Dimanche, il compte voter pour le Rassemblement national pour contester le manque d’écoute des élites politiques du centre macronien.

« J’ai voté Rassemblement national au premier tour avec honte », dit Gilles Daniel, rencontré sur une terrasse. Il estime que le camp du président Macron est déconnecté de la société et redoute un gouvernement de gauche, avec en son cœur le mouvement de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. « En votant Rassemblement national, c’est une manière de dire : “ Écoutez les gens ! Il y a urgence ! ” »

Une urgence qui va bien au-delà d’un hôpital régional, semble-t-il.

En plein désert de soins

Un tiers des communes françaises sont des déserts médicaux, c’est-à-dire qu’on n’y trouve pas assez de médecins pour donner des soins de santé à la population. Selon le Sénat, qui a consacré un rapport à ce problème en 2020, le phénomène touche de six à huit millions de personnes. Le gouvernement actuel reconnaît le problème, lié au petit nombre de médecins formés dans les années 1990, qui peinent aujourd’hui à remplacer les médecins qui partent à la retraite. Le nombre de médecins pour 1000 habitants dans les zones rurales est sous la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Selon plusieurs rapports, la répartition inégale des médecins généralistes et spécialistes est particulièrement marquée. Si le sud de la France pullule de médecins, ce n’est pas le cas du Nord et de certaines régions plus défavorisées autour de Paris.

Carhaix

  • Population : 7300 habitants
  • Résultats du premier tour des législatives de 2024 : Nouveau Front populaire (gauche) : 41,92 % ; Rassemblement national : 32,12 %
  • Parti élu aux législatives de 2022 : Parti socialiste
  • Parti dominant aux élections européennes de 2024 : Liste Jordan Bardella et Marine Le Pen
  • Pourquoi on y est ? Cette petite ville du centre de la Bretagne est un bastion de la gauche. Le Rassemblement national y a fait une percée historique aux élections européennes en juin et est arrivé deuxième au premier tour des élections législatives. Ce dimanche, les électeurs ont le choix entre leur députée sortante, une socialiste, et le candidat du RN, un ancien commandant de la marine.